Rhône «Se déplacer beaucoup moins», le credo de la ville de demain ?

La ville du quart d’heure est pensée comme un ensemble où le logement, le travail, l’école, les loisirs sont accessibles en un quart d’heure à pied ou à vélo.  Photo Progrès /Richard MOUILLAUD
La ville du quart d’heure est pensée comme un ensemble où le logement, le travail, l’école, les loisirs sont accessibles en un quart d’heure à pied ou à vélo. Photo Progrès /Richard MOUILLAUD

Le chercheur Carlos Moreno est le théoricien de la ville du quart d’heure, concept de plus en plus repris par des décideurs. À quoi ressemblerait cette cité pensée pour répondre à l’urgence climatique, mais aussi aux pandémies ? Explications.

Quand est né le concept de ville du quart d’heure ?

« La première fois que j’en ai parlé, c’était à un journaliste il y a six ans, mais il a fallu du temps pour que le concept s’incarne et trouve des porteurs politiques lui donnant de la pertinence. En France  c’est le cas depuis la fin de l’année dernière. La maire de Paris, Anne Hidalgo, l’a pl cé au cœur de sa campagne. Depuis sa réélection, plusieurs adjoints travaillent à sa concrétisation dont Carine Rolland, nommée adjointe à la Ville du Quart d’heure. D’autres villes françaises s’en inspirent : Nantes, Mulhouse… »

Des mobilités choisies, plutôt qu’obligées

D’où sort-il ?

« Il est lié à des réflexions sur le changement climatique. Quand je l’ai théorisé, l’Accord de Paris sur le climat prévoyait de réduire de manière radicale nos émissions de CO2 pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Or, les villes sont les plus émettrices de CO2, et le secteur de la mobilité la première source. Dans ces conditions, l’enjeu est de faire en sorte de se déplacer beaucoup moins. »

Que proposez-vous ?

« Une nouvelle façon de vivre dans la ville. On a passé trop de temps à penser de nouvelles infrastructures au lieu d’imaginer une vie différente, au rythme différent, dans laquelle on se déplace moins. L’idée est d’avoir moins de mobilités obligées et plus de mobilités choisies. Pour cela, il faut rompre avec la ville très fragmentée qui est la nôtre. Cette ville qui oblige à de longues distances de l’habitat au travail. Donnons lieu à une ville décentralisée, polycentrique, maillée, dans laquelle les six grandes fonctions sociales - se loger, travailler, accéder aux soins, s’approvisionner, apprendre et s’épanouir - sont accessibles en un quart d’heure à pied ou à vélo. »

Utopiste, non ? La réalité est que l’habitat et le travail sont éloignés…

« C’est sur ce point que j’ai été qualifié d’utopiste, de rêveur. Or finalement, la pandémie l’a prouvé, on peut travailler de chez soi. Alors, certes, pas lorsqu’on est maçon, infirmer, mais beaucoup le peuvent. Et parce qu’on désature ainsi l’espace public, ceux qui doivent se déplacer, le peuvent. Après, le travail depuis chez soi n’est pas la seule solution. On peut aussi rejoindre des bureaux de proximité en lien avec un bureau central. Je pense que ce sera fini le temps où les gens se rendaient par milliers à la Défense, juste pour montrer au chef qu’ils sont là. »

La pandémie a vraiment servi vos idées.

« Effectivement, mon concept a été repris dans le monde entier. Avec cette pandémie, nous n’avons pas eu d’autres choix que de réinvestir la proximité. Du jour au lendemain, nous ne pouvions plus nous déplacer au-delà d’1 km. Nous ne pouvions plus nous entasser dans les transports. Elle a aussi permis, lorsqu’on a applaudi le personnel soignant, de savoir que la voisine d’en face joue du piano, que le voisin du dessous est peintre. C’est tout aussi important. »

Plus concrètement, à quoi ressemblerait cette ville ?

« Elle est guidée par trois principes majeurs. D’abord, on change de rythme (chrono urbanisme). On ne part pas tous à la même heure pour éviter les phénomènes de masse et les pics de circulation. Ensuite, beaucoup de mètres carrés ne sont concernés que par un seul usage. Or, chaque lieu doit servir à des usages très différents en fonction des temporalités (chronotopie). Une discothèque ouvre trois soirs par semaine. Elle peut accueillir des cours de gym les après-midi, les cafés des cours de langue, les écoles des activités le week-end, etc. Enfin, les gens vivent dans des lieux qu’ils ne connaissent pas et dans lesquels ils sont eux-mêmes anonymes. L’idée est de renouer avec des histoires de vie, de quartier (topophilie), de retrouver un sentiment d’appartenance. »

Ce quart d’heure ne risque-t-il pas de restreindre notre univers ?

« Non, car la ville du quart d’heure, ce n’est pas “mon” quart d’heure. Ce n’est pas un village gaulois retranché. C’est plein de quarts d’heure, partout, qui donnent lieu à une ville maillée, créative, avec du monde dans les rues, des rues libérées des voitures, des espaces publics dans lesquels les enfants peuvent jouer. Une ville avec des tas de services en bas de chez soi, des projets pensés avec les habitants. Le commerce et les biens communs sont au cœur de cette ville. C’est une ville inclusive. »

Les écologistes défendent grosso modo ce concept. Lyon prend-elle ce virage ?

« Je ne sais pas ce que Grégory Doucet prévoit de faire. Lorsqu’il s’est rendu au Mipim en septembre, il a demandé à me rencontrer. Nous avons déjeuné ensemble. J’en ai été très heureux, mais pour l’instant il n’y a pas eu de suite. Je reste à sa disposition. »

Quelles villes dans le monde s’en emparent ?

« Le C40, réseau mondial des plus grandes villes qui se bat pour le climat, a adopté la ville du quart d’heure dans sa feuille de route. Citons aussi Milan, Bogotá, Melbourne, Ottawa, Montréal, Edimbourg, Dublin, Barcelone, Pontevedra… Il y a un grand mouvement de fond. Mais il ne s’agit pas de faire du copier-coller. Chacun doit trouver sa voie. »

Propos recueillis par Dominique MENVIELLE

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