Musique Agoria, cofondateur des Nuits Sonores : « La pandémie m’a presque sauvé la vie »

Agoria : « J’ai joué partout dans le monde pendant vingt ans, c’était frénétique »  Photo Progrès /Joël PHILIPPON
Agoria : « J’ai joué partout dans le monde pendant vingt ans, c’était frénétique » Photo Progrès /Joël PHILIPPON

Désormais installé en région parisienne, Agoria propose un nouvel album, et reprend doucement le chemin des clubs. Baptisé “. dev”, ce disque est un hommage aux nouvelles technologies qui passionnent le Lyonnais, également patron du label Sapiens, cofondateur du festival Nuits Sonores et DJ globe-trotter.

Comment avez-vous traversé les différents confinements ? Vous exercez une profession qui a payé un lourd tribut à cette pandémie…

« Je vois ça assez différemment. Je mesure les problèmes que cette pandémie a causé au monde de la nuit, mais pour moi, ça a été salvateur. Ça m’a presque sauvé la vie. Je dis cela avec précaution, parce que j’ai perdu des proches. Mais j’étais un peu comme dans un tourniquet, avec une vitesse qui ne cessait d’accélérer, et j’aurais fini par être éjecté. J’ai joué partout dans le monde pendant vingt ans, c’était frénétique. Cet arrêt m’a permis de me poser des questions, de me recentrer. Mais c’est aussi parce que ces vingt années m’ont permis de ne pas jouer pendant deux ans et de m’en sortir quand même. Ce n’est pas le cas de ceux qui débutent et je mesure ma chance. »

Vous arrêtez la scène ?

« Non, je suis tellement heureux sur scène, c’est impossible. Mais je vais moins jouer. Je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre de la fuite à tourner autant. Et puis on ne peut pas être bon chaque soir. »

Vous êtes lassé par le monde de la nuit ?

« Non, pas du tout, au contraire. Je pense que la nuit est un moment de vérité. Personne ne vous évalue, vous juge ou vous condamne durant la nuit, en tout cas bien moins que le jour. Les gens sont plus eux-mêmes pendant la nuit. Même quand on dort, et que l’on rêve, on évacue le stress de la journée. »

Vous êtes passionné par les nouvelles technologies…

« Je me rends compte que de plus en plus, la nature et le vivant sont assez proches de ce qui peut être écrit en termes d’équation et d’algorithme, et de la même façon, un algorithme retranscrit magnifiquement le vivant. Je suis passionné de NFT (1), et j’en ai fait un qui utilise les algorithmes d’un botaniste des années 70, qui retranscrivent la croissance des bourgeons et de l’arbre. C’est passionnant. Plein de gens flippent pour ce qu’il se passe au niveau de leurs datas, de l’utilisation de l’intelligence artificielle, ils ont raison. Mais il n’empêche qu’il se passe des choses intéressantes, et je crois qu’il vaut mieux parler d’intelligence augmentée plutôt que d’intelligence artificielle. »

La musique électronique, c’est déjà transformer la technologie en art…

« Oui, totalement. Et il a fallu du temps pour convaincre les gens. Au départ, on nous déniait le statut d’artiste ou de musicien. C’est un peu la même chose aujourd’hui avec l’A.I. Je ne veux pas me prononcer d’un point de vue politique ou social, mais en tant que musicien, ces nouvelles technologies nous ouvrent un champ passionnant. »

Vous avez des exemples ?

« Je viens de découvrir un player qui permet de revisiter un morceau à chaque écoute. Chaque fois qu’on le joue, le morceau se transforme, on ne peut écouter deux fois la même version. Et on est le seul à l’entendre, comme elle ne peut se jouer deux fois. C’est comme en live : la musique enregistrée n’est plus figée, ni statique. De la même façon, le fichier numérique reconnaîtra bientôt la façon dont on écoute la musique. Il saura si on est sur un téléphone, dans une voiture, avec deux ou trois enceintes, et il s’adaptera à la situation… »

Quelle était votre intention avec ce nouvel album ?

« C’est un disque qui revient un peu aux fondamentaux, il est peut-être un peu moins immédiat que les précédents. Il a été conçu rapidement, durant un été, sans préjugé ni parti pris. Je me suis laissé porter par la musique. Je me rends compte que les morceaux sont plus courts qu’à l’accoutumée, et que les arrangements sont moins typiques de l’électro. Ce n’est pas un album 100 % club. »

Est-ce que Lyon vous manque ?

« Mais bien sûr, c’est ma ville, j’ai fait tellement de choses à Lyon, pendant des années. Je suis ce qui s’y passe d’une manière attendrie. Je vois que Nuits Sonores et le Sucre continuent à se développer, les clubs aussi. L’énergie est toujours là. »

Agoria “. dev”, label Sapiens recordings.

(1) Un NFT garantit la propriété exclusive d‘un actif numérique, notamment celle d’une œuvre d’art.

Agoria en bref

Né le 16 janvier 1976, Sébastien Devaud dit Agoria a grandi à Valencin, dans le nord-Isère. Avec un père architecte et une mère chanteuse lyrique, il s’intéresse très vite à la musique et assiste à un DJ set de Jeff Mills à l’âge de 15 ans.
Il passe rapidement derrière les platines lors de soirées entre amis, puis en club. Il a depuis joué partout dans le monde, de Moscou à Ibiza, en passant par quasiment toutes les éditions de Nuits Sonores.
Il publie son premier maxi en 1999, et son premier album en sur le label PIAS. Cette même année, il participe à la création du festival Nuits Sonores.
En 2008, Agoria compose pour la première fois une bande originale pour le long métrage Go Fast, produit par Luc Besson. Le musicien est aussi à l’origine des labels Infine et Sapiens. Il a publié six albums et une trentaine de maxi.

Recueilli par T.M.

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