Lyon Jacques Benayoun, déporté à 13 ans : de Montluc à Auschwitz

Jacques Benayoun, en juillet 2021.  Photo DR/ © Mémorial National de la prison de Montluc
Jacques Benayoun, en juillet 2021. Photo DR/ © Mémorial National de la prison de Montluc

Jacques Benayoun habitait rue Paul-Bert, dans le 3e arrondissement de Lyon. Il avait 13 ans quand il a été contraint de monter avec son père, sa mère, ses sœurs et son frère dans le train du 11 août 1944. Déporté à Auschwitz, seuls son père et lui vont survivre. Enrôlé pour construire des tunnels et des routes, il parvient à tenir le coup en faisant les poubelles du camp. Pendant cette période, il subit aussi les expériences du docteur Mengele. Après l’évacuation d’Auschwitz, l’adolescent fait partie de ceux qui iront jusqu’à Mauthausen. Ici, il se planque dans un petit bâtiment. C’est entre la vie et la mort qu’il est sauvé par une équipe canadienne de la Croix-Rouge et évacué sur Zürich. À la fin de la guerre, il a retrouvé son père à Lyon. « On s’est débrouillés pour continuer à vivre », dit-il aujourd’hui. Âgé de plus de 90 ans, il raconte au Progrès son arrestation et sa déportation alors qu’une exposition sur le dernier convoi parti de Montluc sera présentée vendredi.

« C’était en juillet 1944. Mon père avait été pris dans une rafle place Bellecour. Les résistants nous avaient avertis qu’on allait nous arrêter. Le matin, j’ai dit à ma mère qu’il fallait partir… Mais elle n’a pas voulu. Alors, j’ai erré dans Lyon avec ma petite sœur de 9 ans. Mais où aller ? Par peur des représailles, personne ne voulait nous prendre en charge. Vers 14 h 30, des miliciens et un gendarme ont frappé à notre porte, rue Paul-Bert dans le 3e arrondissement. Ils ont dit à ma mère ‘ on vient vous chercher pour rejoindre votre mari en Algérie. Faites vos valises, prenez ce que vous avez de précieux’. Je n’y croyais pas du tout. Et sommes partis à la Kommandantur, place Bellecour (1). Ma mère enceinte avec mon petit frère de 16 mois dans les bras. Mes sœurs, 5 ans et 9 ans, à marcher 3 kilomètres ».

 La famille Benayoun.   Photo DR /©CDDEJ
La famille Benayoun.   Photo DR /©CDDEJ
 Les caves de la prison de Montluc.   Photo Progrès /Joel PHILIPPON
Les caves de la prison de Montluc.   Photo Progrès /Joel PHILIPPON
 Prison militaire du régime de Vichy de 1940 à 1943, Montluc est réquisitionnée par l’occupant nazi à partir de janvier 1943 et ce jusqu’au 24 août 1944.   Photo Progrès /Frédéric CHAMBERT
Prison militaire du régime de Vichy de 1940 à 1943, Montluc est réquisitionnée par l’occupant nazi à partir de janvier 1943 et ce jusqu’au 24 août 1944.   Photo Progrès /Frédéric CHAMBERT
 Lieu d’internement de près de 10 000 hommes, femmes et enfants durant l’occupation allemande, et notamment des enfants d’Izieu, de Jean Moulin et de Marc Bloch, la prison de Montluc est un lieu emblématique des politiques de répression allemandes dans la région de Lyon.   Photo Progrès /Joel PHILIPPON
Lieu d’internement de près de 10 000 hommes, femmes et enfants durant l’occupation allemande, et notamment des enfants d’Izieu, de Jean Moulin et de Marc Bloch, la prison de Montluc est un lieu emblématique des politiques de répression allemandes dans la région de Lyon.   Photo Progrès /Joel PHILIPPON
 Le Mémorial National de la prison de Montluc ouvre ses portes au public en 2010 avec pour objectif de rendre hommage aux milliers de Résistants, Juifs, et otages, victimes des nazis et de Vichy, pendant la période de la Seconde Guerre mondiale.   Photo Progrès /Frédéric CHAMBERT
Le Mémorial National de la prison de Montluc ouvre ses portes au public en 2010 avec pour objectif de rendre hommage aux milliers de Résistants, Juifs, et otages, victimes des nazis et de Vichy, pendant la période de la Seconde Guerre mondiale.   Photo Progrès /Frédéric CHAMBERT
Jacques Benayoun à 5 ans. Photo DR /©FFDJF
Jacques Benayoun à 5 ans. Photo DR /©FFDJF
Jacques Benayoun en 1946. Photo DR /©CDDEJ
Jacques Benayoun en 1946. Photo DR /©CDDEJ
 La famille Benayoun.   Photo DR /©CDDEJ  Les caves de la prison de Montluc.   Photo Progrès /Joel PHILIPPON  Prison militaire du régime de Vichy de 1940 à 1943, Montluc est réquisitionnée par l’occupant nazi à partir de janvier 1943 et ce jusqu’au 24 août 1944.   Photo Progrès /Frédéric CHAMBERT  Lieu d’internement de près de 10 000 hommes, femmes et enfants durant l’occupation allemande, et notamment des enfants d’Izieu, de Jean Moulin et de Marc Bloch, la prison de Montluc est un lieu emblématique des politiques de répression allemandes dans la région de Lyon.   Photo Progrès /Joel PHILIPPON  Le Mémorial National de la prison de Montluc ouvre ses portes au public en 2010 avec pour objectif de rendre hommage aux milliers de Résistants, Juifs, et otages, victimes des nazis et de Vichy, pendant la période de la Seconde Guerre mondiale.   Photo Progrès /Frédéric CHAMBERT Jacques Benayoun à 5 ans. Photo DR /©FFDJF Jacques Benayoun en 1946. Photo DR /©CDDEJ

« J’ai tout fait pour me sauver »

« À l’arrivée, ils ont jeté ma mère dans leur camion et l’ont emmenée à Montluc. Mais avant j’ai vu Klaus Barbie prendre nos bijoux et l’argent. J’ai reçu un coup de crosse dans le dos, j’ai cru que ça m’avait cassé en deux. Ensuite, les Allemands ont déposé les enfants à l’hôpital de l’Antiquaille sous la responsabilité des religieuses. J’ai demandé si je pouvais partir, avec mes deux sœurs, mon frère et d’autres enfants mais elles se sont mises en colère. J’avais 13 ans. Je savais qu’on allait être déportés, mais on ne me croyait pas. J’ai tout fait pour me sauver. Mais on ne pouvait pas bouger. »

« Au bout d’une quinzaine de jours, les Allemands ont rassemblé les familles à Montluc, avec l’idée de nous mettre dans ce convoi qui partait le 11 août. On entendait des rumeurs comme quoi les Américains bombardaient les voies pour éviter que des trains s’acheminent vers l’Allemagne. Mais le convoi avançait en bifurquant… Quand j’ai vu le premier panneau allemand je me suis dit c’est fini… On est perdus, on est condamnés. Et puis on est arrivés à Auschwitz. Les Allemands nous attendaient sur le quai »…

« Tout ce que j’ai vu je suis obligé de le dire »

« On est descendus du train. On était traités comme des chiens à coups de crosses, et puis la sélection a commencé. Il y avait même une femme enceinte qui a perdu tout son sang par terre… Tout ce que j’ai vu je suis obligé de le dire pour pas qu’on loupe une atrocité pareille. Ils ont formé une colonne pour garder les hommes jusqu’à 50 ans, et assez valides. »

« Et dans l’autre colonne les femmes, les enfants, les vieillards et les malades… Direction crématoire. Ma mère m’a dit essaye de rejoindre la colonne de ton père’. J’ai essayé deux fois mais un soldat m’a repéré. Heureusement, dans le groupe de sélection il y avait le fameux docteur Mengele. Il a vu ce manège et il a dit ‘ ce petit j’en aurai peut-être besoin plus tard’. Et me voilà dans la colonne des hommes. »

« Les cris d’arrachement c’est inimaginable »

« Le lendemain, ils sont venus chercher tous les déportés qu’ils avaient mis de côté. Ils les ont fait se déshabiller devant le bâtiment. Tout le monde tout nu et hop… Ils rentraient dans la salle et après on ne les voyait plus. Ils avaient été gazés et une autre équipe venait pour les mettre dans le four crématoire. Je savais que ma mère avait été brûlée. Je l’ai vue partir. Je l’ai vue rentrer dans la pièce donc je savais que c’était fini… Malheureusement… Les cris d’arrachement c’est inimaginable, c’est inexplicable. Je me dis souvent que j’ai rêvé tout cela. »

(1) siège de la Gestapo à cette période.

Propos recueillis par Muriel FLORIN

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