Patrimoine Le parler lyonnais, cette langue bien vivante

Gérard Truchet : « Le parler lyonnais, ce n’est pas de l’argot. C’est une vraie richesse linguistique. » Photo Progrès /Tatiana VAZQUEZ
Gérard Truchet : « Le parler lyonnais, ce n’est pas de l’argot. C’est une vraie richesse linguistique. » Photo Progrès /Tatiana VAZQUEZ

Il y a la langue et l’accent, les symboles et la gastronomie, la culture et l’économie… Tout cet ensemble de choses dans lequel nous nous reconnaissons et qui forme notre imaginaire commun. Certains font tout pour le maintenir bien vivant, comme une part de l’identité de Lyon. Rencontre avec Gérard Truchet. Avec ou sans son Guignol, avec ou sans son personnage du père Craquelin, sur scène ou en amphi, le Gone consacre sa vie à la sauvegarde et la transmission du parler lyonnais.

Le passage par le quartier Saint-Georges, dans le Vieux Lyon, était obligé. C’est au pied de la statut de Laurent Mourguet, le papa de Guignol, qu’on retrouve Gérard Truchet. Ce jour-là, pour assouvir les curiosités, comme il l’a fait des milliers de fois, l’homme, 69 ans, glisse sa main dans la marionnette de bois qu’il a apportée avec lui. Lui donne vie. Lui prête sa voix. À l’ombre du monument et des marronniers, le personnage emblématique de Lyon se met à parler.

Pour dire quoi ? «J’ferai bien pêter la miaille à tout un chacun. Mais bien sûr qu’en ce moment, on peut pas. Y a que la fenotte que je lui fais une fricassée de museau.» Comprenez, qu’avec le Covid-19, les gestes barrières et les protocoles sanitaires, il n’y a que sa femme que Guignol peut désormais embrasser… Tel est l’esprit du parler lyonnais. Coloré. Guignol s’incline et salue. Gérard Truchet, aussi. Ses yeux pétillent.

Presque aussi célèbre à Lyon que la marionnette qu’il tient entre les mains, il est le premier défenseur de la langue de Guignol, engagé dans sa sauvegarde et son partage. Cela fait plus de vingt ans qu’il donne des cours de parler lyonnais. Cela se passe dans un amphi de la fac catholique, une fois par mois, devant 200 élèves, à guichets fermés. Il fait ça en duo avec Jean-Baptiste Martin, linguiste, professeur honoraire de l’Université Lyon II à qui il donne la réplique. «Je place les mots dans le contexte», décrit-il.

Le "y" incontournable

Il y met l’accent aussi bien que le cœur. Et ceux qui l’ont vu à l’ouvrage témoignent d’un jeu parfait d’acteur, donnant lieu parfois aussi à de franches rigolades. «Ces mots-là vont de pair avec leur accent. Sinon ça ne va pas», précise-t-il, sérieux. Il y a le «chapeau» sur les a, les o, les e, ces «voyelles qu’on couvre pour qu’elles ne s’enrhument pas». Il y a les tournures de phrases. Les «y» typiques semés «de partout», et l’accent trainant sur les finales ou appuyé sur «jeune» ou «feuille».

Les expressions familières, très, imagées que l’on saisit, instinctivement sans vraiment chercher à les traduire. C’est une langue vivante, subtile et malicieuse. Elle puise son origine dans le franco-provençal, au carrefour de l’Oy et de l’Oc et alimente les discussions en expressions entrées dans le langage courant. On emploie le « gone », bien sûr, la « traboule », la « quenelle » mais aussi la « radée » et le verbe « débarouler »… Elle a son dictionnaire, Le Littré de la Grand’Côte, paru pour la première fois en 1894, dont l’auteur disait « Hâtons-nous de recueillir les débris des patois, comme font les archéologues des vieux pots cassés. » La langue régionale est un vestige.

« L’humour lyonnais est délicat, comme la pointe d’ail que l’on met dans la cervelle de canut »

Le fait est que rares sont ceux, même à Lyon, qui arrivent encore à converser en lyonnais. Gérard Truchet, le peut. « Le parler lyonnais, ce n’est pas de l’argot. C’est une vraie richesse linguistique. Elle a tendance à disparaître, il faut intervenir pour la sauvegarder. Derrière les mots, il y a toujours l’humour. Mais l’humour lyonnais est délicat, comme la pointe d’ail que l’on met dans la cervelle de canut. Point trop n’en faut », précise-t-il avant d’ajouter au sujet des cours qu’il donne : « On n’est pas là pour évincer le français mais pour entretenir le patrimoine linguistique de notre ville. Les gens qui viennent veulent connaître leurs racines. »

Qui d’autre que lui aurait pu tenir ce rôle de transmission ? Le costume était taillé pour le bonhomme, bien avant qu’il ne décide de l’endosser. Né gamin de la Guill’ dans l’ambiance populaire des cafés de quartier. Biberonné au théâtre de Guignol qui le passionnait. Élevé par des grands-parents qui parlaient le lyonnais sans même y penser. Ajouté à cela, en grandissant, une âme artistique et un goût prononcé pour les chansons de Lyon. Il n’y avait que lui…

Colporteur de mots

En 1971, alors qu’il se trouve à l’armée, il apprend le décès de la mère Cottivet, ce personnage haut en couleur, qu’il aimait écouter à la TSF pasticher les mœurs des Lyonnais et commenter l’actualité. « J’avais plaisir à l’entendre… » De retour à Lyon, employé au PTT, le hasard des rencontres le pousse un an plus tard à prendre la relève de la plus célèbre des Mères lyonnaises.

Autodidacte, il crée le personnage du père Craquelin. Concierge de son état. Et trimbale sa gouaille incisive sur les scènes de nombreux cabaret, dans des chroniques au Progrès ou sur les ondes de Radio Fourvière. On le réclame, lui, l’image d’Epinal, pour perpétuer la tradition de Guignol et son accent.

Cela fait 48 ans que ça dure. Entre temps, il est aussi devenu le président de la société des Amis de Guignol qui se consacre à la conservation du parler lyonnais. À la tête aussi de la République des Canuts. Un patrimoine immatériel à perpétuer. « Je colporte les mots, l’accent, l’esprit. J’aime ça, c’est ma passion, ma vie. Cela fait partie de mon identité », dit-il. Puis se tournant vers sa marionnette : « Mon vieux, tu me bouffes la vie. » Et tous deux se sourient.

Tatiana VAZQUEZ

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