Histoire Où sont passées les 74 lettres du moine de Tibhirine ?

Le 16 novembre 2016, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Maurice Borrmans montre une lettre de Christian de Chergé, depuis disparue avec 73 autres.  Photo Progrès /Nicolas BALLET
Le 16 novembre 2016, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Maurice Borrmans montre une lettre de Christian de Chergé, depuis disparue avec 73 autres.  Photo Progrès /Nicolas BALLET

Ces précieux courriers de la main de Christian de Chergé, le prieur assassiné avec six autres moines en Algérie, étaient conservés depuis 2004 à Sainte-Foy-lès-Lyon. Le Progrès révèle leur disparition.

À tous les coups, le majestueux escalier en bois grinçait sous les pas, fonctionnant avec autant d’efficacité qu’une sirène d’alarme. Inconcevable de pénétrer seul dans le « saint des saints » sans éveiller les soupçons des pensionnaires de la Maison des « Pères blancs » missionnaires d’Afrique, rue du Planit à Sainte-Foy-lès-Lyon.

 

 

Maurice Borrmans, prêtre et islamologue aussi renommé que critiqué, mort en 2017, ne réservait l’accès aux fabuleuses archives de son bureau, qu’à une poignée de privilégiés. C’est ainsi que le 16 novembre 2016, nous avions eu la chance d’avoir en main les 74 lettres manuscrites que lui avait envoyées Christian de Chergé, tout au long de sa vie. (1)

 L’entrée de la Maison des "Pères blancs", missionnaires d’Afrique, rue du Planit, dans le centre de Sainte-Foy-lès-Lyon. Ce bâtiment accueille, depuis 1956, des prêtres retraités de la congrégation. Ils ne sont plus qu’une poignée à occuper aujourd’hui les locaux.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
L’entrée de la Maison des "Pères blancs", missionnaires d’Afrique, rue du Planit, dans le centre de Sainte-Foy-lès-Lyon. Ce bâtiment accueille, depuis 1956, des prêtres retraités de la congrégation. Ils ne sont plus qu’une poignée à occuper aujourd’hui les locaux.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 Maurice Borrmans, relisant la correspondance de Christian de Chergé, le 16 novembre 2016, dans son bureau de Sainte-Foy-lès-Lyon.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
Maurice Borrmans, relisant la correspondance de Christian de Chergé, le 16 novembre 2016, dans son bureau de Sainte-Foy-lès-Lyon.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 Le bureau de Maurice Borrmans où étaient conservées les lettres de Christian de Chergé, donnait sur la rue du Planit, à Sainte-Foy-lès-Lyon, non loin de l’église de Sainte-Foy centre.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
Le bureau de Maurice Borrmans où étaient conservées les lettres de Christian de Chergé, donnait sur la rue du Planit, à Sainte-Foy-lès-Lyon, non loin de l’église de Sainte-Foy centre.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 La main de Maurice Borrmans, alors âgé de 88 ans, au-dessus de l’une des 74 lettres de Christian de Chergé. Elles étaient stockées au 1er étage de la Maison des "Pères blancs" à Sainte-Foy-lès-Lyon.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
La main de Maurice Borrmans, alors âgé de 88 ans, au-dessus de l’une des 74 lettres de Christian de Chergé. Elles étaient stockées au 1er étage de la Maison des "Pères blancs" à Sainte-Foy-lès-Lyon.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 Dans l’un de ses tout premiers courriers à Maurice Borrmans, daté du 22 septembre 1974, Christian de Chergé s’adresse, à Maurice Borrmans, son ancien professeur en islamologie et en langue arabe à Rome. A l’occasion de la Saint-Maurice, l’élève écrit : "J’ai tellement l’impression d’avoir reçu de l’IPEA (ndlr - institut pontifical d’études arabes) plus encore que je n’en attendais".   Photo Progrès /Nicolas BALLET
Dans l’un de ses tout premiers courriers à Maurice Borrmans, daté du 22 septembre 1974, Christian de Chergé s’adresse, à Maurice Borrmans, son ancien professeur en islamologie et en langue arabe à Rome. A l’occasion de la Saint-Maurice, l’élève écrit : "J’ai tellement l’impression d’avoir reçu de l’IPEA (ndlr - institut pontifical d’études arabes) plus encore que je n’en attendais".   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 Cette carte postale avait été adressée par Christian de Chergé à Maurice Borrmans, de la ville de Fès, au Maroc. Le monastère de Tibhirine (Algérie) y possédait une annexe. Ce courrier est daté du 6 décembre 1995, soit quelques mois seulement avant l’enlèvement des moines et leur assassinat dans les montagnes au-dessus de Médéa en Algérie.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
Cette carte postale avait été adressée par Christian de Chergé à Maurice Borrmans, de la ville de Fès, au Maroc. Le monastère de Tibhirine (Algérie) y possédait une annexe. Ce courrier est daté du 6 décembre 1995, soit quelques mois seulement avant l’enlèvement des moines et leur assassinat dans les montagnes au-dessus de Médéa en Algérie.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 A Midelt (Maroc), au monastère Notre-Dame de l’Atlas, héritier de Tibhirine. De gauche à droite : Frère Nuno, Ba’ha (cuisinière), père Jean-Pierre Flachaire (prieur) et père Jean-Pierre Schumacher, dernier survivant de Tibhirine. Photo prise en octobre 2015. Contacté en juin 2020, Jean-Pierre Flachaire indique n’avoir aucune idée de l’endroit où se trouvent les lettres de Christian de Chergé à Maurice Borrmans. Il espère qu’elles ressurgiront.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
A Midelt (Maroc), au monastère Notre-Dame de l’Atlas, héritier de Tibhirine. De gauche à droite : Frère Nuno, Ba’ha (cuisinière), père Jean-Pierre Flachaire (prieur) et père Jean-Pierre Schumacher, dernier survivant de Tibhirine. Photo prise en octobre 2015. Contacté en juin 2020, Jean-Pierre Flachaire indique n’avoir aucune idée de l’endroit où se trouvent les lettres de Christian de Chergé à Maurice Borrmans. Il espère qu’elles ressurgiront.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 Henri Teissier, le 19 novembre 2018, à Lyon. L’ancien archevêque d’Alger, qui vit désormais entre la Presqu’île et l’Ain, était un intime de Christian de Chergé. Mais lui non plus n’a pas d’informations sur l’endroit où pourraient se trouver les lettres à Maurice Borrmans, avec lequel il n’avait pas une grande proximité.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
Henri Teissier, le 19 novembre 2018, à Lyon. L’ancien archevêque d’Alger, qui vit désormais entre la Presqu’île et l’Ain, était un intime de Christian de Chergé. Mais lui non plus n’a pas d’informations sur l’endroit où pourraient se trouver les lettres à Maurice Borrmans, avec lequel il n’avait pas une grande proximité.   Photo Progrès /Nicolas BALLET
 Christian de Chergé, lors de son noviciat à l’abbaye d’Aiguebelle dans la Drôme en 1970. C’est peu après qu’il a été, deux ans durant, l’élève de Maurice Borrmans en langue arabe et en islamologie à Rome.   Photo Progrès /Archives de la fratrie de Christian de Chergé
Christian de Chergé, lors de son noviciat à l’abbaye d’Aiguebelle dans la Drôme en 1970. C’est peu après qu’il a été, deux ans durant, l’élève de Maurice Borrmans en langue arabe et en islamologie à Rome.   Photo Progrès /Archives de la fratrie de Christian de Chergé
 L’entrée de la Maison des "Pères blancs", missionnaires d’Afrique, rue du Planit, dans le centre de Sainte-Foy-lès-Lyon. Ce bâtiment accueille, depuis 1956, des prêtres retraités de la congrégation. Ils ne sont plus qu’une poignée à occuper aujourd’hui les locaux.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  Maurice Borrmans, relisant la correspondance de Christian de Chergé, le 16 novembre 2016, dans son bureau de Sainte-Foy-lès-Lyon.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  Le bureau de Maurice Borrmans où étaient conservées les lettres de Christian de Chergé, donnait sur la rue du Planit, à Sainte-Foy-lès-Lyon, non loin de l’église de Sainte-Foy centre.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  La main de Maurice Borrmans, alors âgé de 88 ans, au-dessus de l’une des 74 lettres de Christian de Chergé. Elles étaient stockées au 1er étage de la Maison des "Pères blancs" à Sainte-Foy-lès-Lyon.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  Dans l’un de ses tout premiers courriers à Maurice Borrmans, daté du 22 septembre 1974, Christian de Chergé s’adresse, à Maurice Borrmans, son ancien professeur en islamologie et en langue arabe à Rome. A l’occasion de la Saint-Maurice, l’élève écrit : "J’ai tellement l’impression d’avoir reçu de l’IPEA (ndlr - institut pontifical d’études arabes) plus encore que je n’en attendais".   Photo Progrès /Nicolas BALLET  Cette carte postale avait été adressée par Christian de Chergé à Maurice Borrmans, de la ville de Fès, au Maroc. Le monastère de Tibhirine (Algérie) y possédait une annexe. Ce courrier est daté du 6 décembre 1995, soit quelques mois seulement avant l’enlèvement des moines et leur assassinat dans les montagnes au-dessus de Médéa en Algérie.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  A Midelt (Maroc), au monastère Notre-Dame de l’Atlas, héritier de Tibhirine. De gauche à droite : Frère Nuno, Ba’ha (cuisinière), père Jean-Pierre Flachaire (prieur) et père Jean-Pierre Schumacher, dernier survivant de Tibhirine. Photo prise en octobre 2015. Contacté en juin 2020, Jean-Pierre Flachaire indique n’avoir aucune idée de l’endroit où se trouvent les lettres de Christian de Chergé à Maurice Borrmans. Il espère qu’elles ressurgiront.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  Henri Teissier, le 19 novembre 2018, à Lyon. L’ancien archevêque d’Alger, qui vit désormais entre la Presqu’île et l’Ain, était un intime de Christian de Chergé. Mais lui non plus n’a pas d’informations sur l’endroit où pourraient se trouver les lettres à Maurice Borrmans, avec lequel il n’avait pas une grande proximité.   Photo Progrès /Nicolas BALLET  Christian de Chergé, lors de son noviciat à l’abbaye d’Aiguebelle dans la Drôme en 1970. C’est peu après qu’il a été, deux ans durant, l’élève de Maurice Borrmans en langue arabe et en islamologie à Rome.   Photo Progrès /Archives de la fratrie de Christian de Chergé

Stockées dans une enveloppe en papier kraft

L’ancien professeur s’en voyait mille misères pour parvenir à extraire ces missives enserrées dans une petite enveloppe en papier kraft. Il les conservait pieusement, si l’on peut dire, car ses relations avec son ex-élève de l’institut pontifical d’études arabes (futur Pisai) à Rome, avaient été marquées, au fil des décennies, par des divergences croissantes sur l’attitude à adopter dans le dialogue avec les musulmans – aux critiques frontales d’un Maurice Borrmans, répondait l’approche mystique et douce d’un Christian de Chergé, qui finira sa vie, assassiné, avec six autres moines de Tibhirine , au printemps 1996 en Algérie, ces martyrs ayant depuis été béatifiés par l’Eglise.

Qu’allaient devenir, après la disparition de Maurice Borrmans, les originaux des fameuses lettres – leur contenu avait été sauvegardé par une publication in extenso aux éditions Bayard en 2015 sous le titre Lettres à un ami fraternel ? « Maurice a légué toute sa bibliothèque et ses dossiers au Pisai de Rome. », nous apprenait en 2018 l’un de ses proches, information que confirmait alors le Pisai , avant le déménagement de ces archives et leur inventaire complet.

Introuvables

Or, recontacté deux ans plus tard par nos soins à des fins de vérification, le Pisai de Rome indique ce mercredi ne pas avoir trouvé trace de cette correspondance. De même pour toutes les institutions auxquelles nous nous sommes adressé : maison généralice des « Pères blancs » à Rome, abbaye d’Aiguebelle dans la Drôme, abbaye de Bellefontaine dans le Maine-et-Loire et abbaye Notre-Dame de l’Atlas héritière de Tibhirine au Maroc. « Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où ont atterri ces lettres. », s’excuse le père Norbert, supérieur des « Pères blancs » à Sainte-Foy-lès-Lyon.

Appel à leur restitution immédiate

Alors, auraient-elles été détruites par Maurice Borrmans ? Jetées par erreur ? Perdues ? Dérobées ? Ou données à un particulier de son vivant ? Peut-être se trouvera-t-il, parmi les lecteurs de cet article, au moins une personne qui connaît la vérité. Dans l’entourage des moines de Tibhirine, on lance, à la suite de notre information, un appel pour que ces courriers – s’ils existent toujours – soient restitués pour être déposés auprès de l’association de protection de la propriété des écrits personnels des sept moines de Tibhirine à Aiguebelle. La garantie de leur bonne conservation – l’encre commençait à pâlir en 2016 - et d’une possible consultation, indispensable notamment aux chercheurs.

(1) Pour les besoins d’une enquête sur Christian de Chergé parue dans le mook (revue livre) de voyage et de spiritualité Ultreïa (printemps 2017).

«Nous ignorions cette disparition»

Christian de Chergé, en 1970, dans la Drôme.  Photo archives/ Famille Chergé
Christian de Chergé, en 1970, dans la Drôme. Photo archives/ Famille Chergé

Aucune trace dans sa famille

« Vous m’avez appris la disparition des lettres de Christian à Maurice Borrmans. J’ai mené ma petite enquête et elle n’a rien donné. Aucune trace dans notre famille », rapporte Hubert de Chergé, l’un des frères de Christian, basé en région parisienne. Il n’était pas illogique d’imaginer que le général Robert de Chergé, leur autre frère qui fut un temps gouverneur militaire adjoint de Lyon, ait pu en hériter – c’est lui qui avait convaincu Maurice Borrmans, d’abord réticent, de les publier aux éditions Bayard. Borrmans désapprouvait en partie le chemin suivi par son ancien élève, ce qui lui a toujours valu de solides inimitiés de la part d’amis de la communauté de Tibhirine.

Un bref passé lyonnais

Alsacien de naissance et Parisien d’adoption, Christian de Chergé est peu venu à Lyon. Il lui est arrivé de séjourner à l’abbaye des Dombes, près de Villars, dans l’Ain, vers 1985. Il avait aussi dormi chez son frère Robert, rue Auguste-Comte (Lyon 2e), au milieu des années 1990. Des religieuses lyonnaises lui avaient offert un orgue portatif en remplacement de celui de Tibhirine, en panne. Le prieur l’avait emporté avec lui dans l’avion à Satolas (aéroport Saint-Exupéry, aujourd’hui).

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