Précarité "Je me souviens d’une étudiante en cybersécurité qui n’avait pas d’argent pour manger"

Les uns après les autres, une fois inscrits selon un horaire de passage, les étudiants aidés par le Secours populaire récupèrent de quoi se nourrir.  Photo Progrès /Dominique MENVIELLE
Les uns après les autres, une fois inscrits selon un horaire de passage, les étudiants aidés par le Secours populaire récupèrent de quoi se nourrir.  Photo Progrès /Dominique MENVIELLE
Jeune actif, Etienne appartient à l'équipe d'une quinzaine de bénévoles qui fait vivre la permanence étudiants. Photo Progrès /Dominique MENVIELLE
Jeune actif, Etienne appartient à l'équipe d'une quinzaine de bénévoles qui fait vivre la permanence étudiants. Photo Progrès /Dominique MENVIELLE
Les uns après les autres, une fois inscrits selon un horaire de passage, les étudiants aidés par le Secours populaire récupèrent de quoi se nourrir.  Photo Progrès /Dominique MENVIELLE Jeune actif, Etienne appartient à l'équipe d'une quinzaine de bénévoles qui fait vivre la permanence étudiants. Photo Progrès /Dominique MENVIELLE

La permanence d’accueil du Secours populaire fait le plein en cette rentrée. Elle permet aux étudiants en situation de précarité de bénéficier d’une aide alimentaire, vestimentaire, de rencontrer des acteurs clé en termes de santé et d’accès à leurs droits.

« Je n’ai plus de bourse et j’ai plus de 2000 euros à rembourser au Crous pour trois absences injustifiées dont je n’ai pas le détail. Sinon, je vis grâce à l’aide de ma mère et en faisant quelques inventaires », explique Vincent (1). Rencontré un lundi soir, à la permanence d’accueil du Secours populaire, l’étudiant en droit de 20 ans, est venu faire son choix parmi des boîtes de raviolis, de sardines, des paquets de riz, de semoule, des pommes, du lait, etc.

50 à 70 euros pour tenir

Les rayons ne sont plus très garnis, car la permanence a fait le plein. Plus de cinquante étudiants, dont 16 nouveaux, s’y sont pressés pour bénéficier de l’aide alimentaire, passer à la permanence santé ou à celle, essentielle aussi, assurée par une personne de la Caisse primaire d’assurance maladie.

Dans le cas de Vincent, qui redouble sa première année de droit, après avoir commencé son parcours universitaire par une année de philosophie, les calculs sont vite faits. Les 200 euros par mois fournis par sa mère, servent à payer son logement Crous de 170 euros. « Après, comme j’ai un découvert autorisé de 40 euros, il me reste 50 à 70 euros pour payer l’assurance habitation, les transports, mon forfait téléphone et de quoi manger. »

Avec ce qu’il emporte, ce soir-là, dans son sac, l’étudiant sait pouvoir tenir une semaine et demie. « Maxi deux semaines », précise-t-il. Et d’exprimer un regret : « Si j’avais pu rester à Bordeaux, je logerais chez ma mère. Mais je n’ai été accepté qu’à Lyon. »

Vincent entrevoit, quand même, des solutions. Il mise sur un prêt étudiant. « C’est ma mère qui m’en a parlé. Ça permettrait déjà de la rembourser concernant mon loyer. » Il compte aussi sur un job d’été, l’année prochaine, « pour commencer à payer ma dette au Crous ».

300

C’est le nombre d’étudiants qui avaient poussé les portes du Secours populaire en 2018. Et cette année, les chiffres sont encore en augmentation, précise Sébastien Thollot, secrétaire de l’association.

« On serre les dents », confie Étienne, en référence aux situations qu’il rencontre. Bénévole au sein de la permanence étudiant, ce trentenaire voit de tout. « Des centraliens, des doctorants, des gens en anthropologie, etc. Je me souviens d’une étudiante en cybersécurité qui n’avait pas d’argent pour manger, et donc encore moins pour acheter l’ordinateur indispensable à sa formation. Nous avons aussi des étudiants SDF. Ils doivent poursuivre leurs études, mais il n’y a plus de place en Crous. » Lui, fils d’agriculteur passé par une école d’ingénieur, boursier une année seulement, estime avoir été « très chanceux ».

Mais l’heure est à « chouchouter » les étudiants présents, qu’ils soient nouveaux ou plus anciens. « Pour préparer ton entretien, je vais t’envoyer des conseils par mail. Ce stage de quatre mois améliorerait ta situation », explique Étienne, à l’origine d’un atelier emploi, à un grand gaillard en galère.

Bénévole depuis la création de la permanence, il y a trois ans, Julien assure, ce soir-là, des entretiens avec de nouveaux venus qui peuvent être orientés là par le Crous. Lui est frappé par l’isolement dans lequel sont plongés les jeunes, qu’ils soient étrangers ou non. Et de réagir sévèrement à la proposition du gouvernement de créer un numéro d’appel pour les étudiants en difficulté. « Ce genre de service existe déjà. C’est avant, qu’il faut apporter des réponses et améliorer la vie des étudiants. »

« Il devait vraiment être à bout »

« Depuis le début de cette rentrée universitaire, le nombre d’étudiants poussant la porte de notre association est encore en augmentation. Ils étaient déjà 300 en 2018 », s’inquiète Sébastien Thollot. Pour le secrétaire général du Secours populaire, «  l’acte désespéré du jeune qui s’est immolé , rappelle de façon dramatique qu’aujourd’hui, en France, des jeunes essaient d’étudier pour espérer avoir un avenir meilleur mais que cela leur est pour partie refusé car ils sont dans le même temps plongés dans la misère ».

« Ce n’est pas le fun, mais je ne suis pas malheureux. Je me sens neutre », détaille Vincent, questionné sur sa vie d’étudiant, peu insouciante. Lui aussi revient sur le jeune qui s’est immolé, il y a dix jours, à Lyon. « Je me dis que c’est un mec courageux. Moi, si je voulais me suicider et dire quelque chose au Crous, je me tirerais une balle. Le feu, c’est ce qu’il y a de pire. Il devait vraiment être à bout et en détresse. Après, j’ai peur que son geste ne change pas grand-chose. Qu’on oublie. »

(1) Prénom d’emprunt

Dominique MENVIELLE

Votre opinion ?

Connectez-vous pour commenter

Vous n’avez pas encore de compte ?