Restauration Elle reconstitue l’acoustique de Notre-Dame de Paris

Mylène Pardoen, scientifique lyonnaise, architecte du paysage sonore, en tenue de travail, au cœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 11 juillet.  Photo Progrès /Marie REDORTIER
Mylène Pardoen, scientifique lyonnaise, architecte du paysage sonore, en tenue de travail, au cœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 11 juillet. Photo Progrès /Marie REDORTIER

Mylène Pardoen est la seule archéologue du paysage sonore au monde. À ce titre, cette scientifique de la MSH Lyon Saint-Étienne, fait partie d’une brochette d’experts, triés sur le volet, participant à la restauration de Notre-Dame de Paris, partiellement ravagée par les flammes en avril dernier. Sa tâche ? Accompagnée d’un acousticien, recréer l’acoustique de la cathédrale, avant l’incendie.

Mylène Pardoen, fait partie de l’association des scientifiques de Notre-Dame de Paris, s’étant formée quelques jours après le drame du 15 avril 2019. Au mois de juillet, alors que les travaux de dépollution ne sont pas terminés, elle foule le sol d’une cathédrale mythique, en partie calcinée. « Il y avait une forte odeur de détritus. Ça sent la charpente et les pierres brûlées, et le plomb, une odeur qui colle au nez. C’est une vision dantesque. » La nef et le transept sont inaccessibles. « La voûte est trouée et la structure affaiblie par l’incendie. » Seuls des robots nettoyeurs ont le droit de s’activer au cœur de la cathédrale. Mylène Pardoen, et son binôme, Brian Katz, acousticien, n’ont pour l’heure accès qu’aux travées. Un premier état des lieux annonce des conditions de travail périlleuses.

État des voûtes de la cathédrale Notre-Dame de Paris, en date du 11 juillet 2019   Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN
État des voûtes de la cathédrale Notre-Dame de Paris, en date du 11 juillet 2019   Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN
 État de la croisée du transept de Notre-Dame de Paris en date du 11 juillet 2019   Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN
État de la croisée du transept de Notre-Dame de Paris en date du 11 juillet 2019   Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN
Document de travail pour le Groupe Acoustique du Chantier CNRS Notre-Dame. En bleu, les zones endommagées suite à l’incendie, ayant ravagé Notre-Dame de Paris, en avril dernier. Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN
Document de travail pour le Groupe Acoustique du Chantier CNRS Notre-Dame. En bleu, les zones endommagées suite à l’incendie, ayant ravagé Notre-Dame de Paris, en avril dernier. Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN
Plan Notre-Dame de Paris. Photo Progrès /Marie REDORTIER
Plan Notre-Dame de Paris. Photo Progrès /Marie REDORTIER
 Mylène Pardoen, architecte du paysage sonore, au cœur de ses bureaux à la MSH Lyon Saint-Etienne. face à elle, de nombreux plans de la cathédrale Notre-Dame de Paris, et du quartier qui l’entoure.   Photo Progrès /Marie REDORTIER
Mylène Pardoen, architecte du paysage sonore, au cœur de ses bureaux à la MSH Lyon Saint-Etienne. face à elle, de nombreux plans de la cathédrale Notre-Dame de Paris, et du quartier qui l’entoure.   Photo Progrès /Marie REDORTIER
État des voûtes de la cathédrale Notre-Dame de Paris, en date du 11 juillet 2019   Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN  État de la croisée du transept de Notre-Dame de Paris en date du 11 juillet 2019   Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN Document de travail pour le Groupe Acoustique du Chantier CNRS Notre-Dame. En bleu, les zones endommagées suite à l’incendie, ayant ravagé Notre-Dame de Paris, en avril dernier. Photo Progrès /©Groupe Acoustique - Chantier CN Plan Notre-Dame de Paris. Photo Progrès /Marie REDORTIER  Mylène Pardoen, architecte du paysage sonore, au cœur de ses bureaux à la MSH Lyon Saint-Etienne. face à elle, de nombreux plans de la cathédrale Notre-Dame de Paris, et du quartier qui l’entoure.   Photo Progrès /Marie REDORTIER

« L’orgue de Notre-Dame doit retrouver son cocon acoustique »

Mylène Pardoen peut compter sur cinq équipiers. La tâche n’est pas aisée : l’archéologue du son et l’acousticien doivent recréer l’acoustique de Notre-Dame. Ils devront installer des micros, amplis et haut-parleurs, afin d’édifier un modèle virtuel acoustique. « On enregistre les caractéristiques de chaque détail. Les corniches ont une incidence sur la propagation du son, tout comme les matériaux. » Les experts ont alors un rôle de conseiller, en travaillant main dans la main avec les architectes ou autres artisans. « Il faut réfléchir à la densité des pierres, le choix des revêtements, pour respecter l’acoustique. L’orgue de Notre-Dame, par exemple, serait en bon état. Mais il a été construit pour l’acoustique de Notre-Dame. Nous devons lui restituer son cocon. »

Autre tâche qui lui incombe : elle profitera de ces captations pour créer « un patrimoine immatériel », une base de données numérique, permettant de recouvrer « les ambiances sonores du passé (lire par ailleurs). » Mylène Pardoen et Brian Katz sont mandés pour cinq ans par le CNRS.

« C’est comme si nous étions en situation de guerre chimique »

Outre la problématique de l’accès au cœur de la bâtisse, et ainsi l’installation du matériel, les scientifiques sont soumis à de strictes règles de sécurité. Ils sont peu nombreux à être habilités pour l’entrée dans la cathédrale. Ils ne peuvent rester que 2 heures en continu dans Notre-Dame, après quoi, 2 heures de récupération sont nécessaires. Cinq sas doivent être passés, comprenant des douches, pour sortir de l’édifice et éviter toute contamination. « On est équipé d’une combinaison, d’un masque pour respirer, de gants, etc. J’ai dû suivre un stage plomb, et nous sommes soumis à un suivi médical renforcé, avec une prise de sang après chaque visite à la cathédrale. » On se croirait dans un film de science-fiction. « C’est comme si nous étions en situation de guerre chimique. Toutes les précautions sont prises. »

Le travail doit être séquencé, les scientifiques n’ont pas le droit de dépasser les six heures sur site, et ces analyses ont un coût élevé. « Ce sont les laboratoires qui nous emploient, qui doivent financer nos recherches. Rien que pour le matériel, pour donner une fourchette, entre 25 000 et 50 000 euros sont requis. » Le matériel doit rester sur place, et sera même probablement détruit, en raison de ce fort taux de pollution au plomb. Mylène espère pouvoir commencer ses campagnes dès 2020, pour un début des travaux hypothétique en 2021. « Le chantier durera une dizaine d’années, selon moi, analyse l’experte. Si on arrive au bout des travaux, ce sera un formidable exploit, commun aux scientifiques, aux artisans, et à tous ceux qui gravitent autour. »

Qu’est-ce qu’un architecte du paysage sonore ?

« C’est une machine à remonter et avancer le temps : une combinaison entre Jules Verne et Georges Orwell. » Mylène Pardoen, est à l’origine d’une nouvelle discipline : l’archéologie du paysage sonore, qu’elle pratique depuis une dizaine d’années. Docteur en musicologie, Mylène Pardoen a servi 17 ans dans l’armée.

Spécialiste des musiques militaires, lorsqu’elle travaille au Musée des Invalides, c’est le déclic. « Les musées n’emploient pas souvent le son. Ils ont peur que ça fasse Walt Disney, en se basant sur un son design. Il fallait se rapprocher d’une réalité scientifique. »

Comme l’archéologue, Mylène fouille, capte, et redonne vie aux vestiges du passé. « Je me base sur des témoignages de l’époque, recoupés. Il faut alors retrouver les sons du passé, dans notre présent. »

Mylène va par exemple voir les Compagnons du devoir, ou encore la garde républicaine, afin de capter les sonorités traditionnelles, comme le forgeron et ses marteaux. Passionnée, l’archéologue sonore s’est lancée dans le projet Bretez, une reconstitution 5D du quartier parisien du Châtelet, du XVIIIe  siècle. Un projet qu’elle porte… jusqu’au Canada. Entre projections et retours dans le passé, Mylène, grâce aux nouvelles technologies, propose des témoignages audibles, clés de compréhension de périodes historiques ciblées. « On peut faire parler le son », confie-t-elle. À 60 ans, et sans bac, elle insiste, Mylène Pardoen peut se féliciter d’une carrière scientifique unique.

Marie REDORTIER

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