Santé Urgences : le risque de surchauffe est-il plus fort cet été ?

À Lyon-Sud, moins de 5 % des lits devraient être fermés pour faciliter la mutation des patients des urgences.  Photo a rchives Richard MOUILLAUD
À Lyon-Sud, moins de 5 % des lits devraient être fermés pour faciliter la mutation des patients des urgences. Photo a rchives Richard MOUILLAUD

L’été est toujours une période de tension aux urgences. Alors que l’hiver a été marqué par plusieurs grèves, ces vacances s’annoncent-elles à plus haut risque dans la région ?

Canicule ou pas, les vacances d’été sont toujours une période de surchauffe aux urgences… tout comme celles d’hiver. Cependant, après un hiver très tendu, marqué par des mouvements de grève durables – dont certains continuent comme à l’hôpital de la Croix-Rousse à Lyon – plusieurs organisations prédisent un été particulièrement difficile sur l’ensemble du territoire. Qu’en est-il en Auvergne-Rhône-Alpes (AuRA) ?

Un déficit de 29 % d’urgentistes dans les hôpitaux hors CHU

Fin mai, le manque d’urgentistes était évalué à 29 % par rapport aux effectifs cibles pour cet été dans les hôpitaux généraux (hors CHU) de la région (1). Ainsi, « les équilibres prévisionnels sont précaires, notamment pour le mois d’août », selon cette étude qui pointe « des organisations tendues à l’extrême avec peu de souplesse restant pour répondre à d’éventuels événements imprévus ». « Une catastrophe se profile », estime le Dr  Mustapha Soussi, délégué régional de l’Amuf (Association des médecins urgentistes de France). L’étude chiffre le déficit à 108 ETP (équivalent temps plein) pour 24 hôpitaux, ce qui, extrapolé à tous les hôpitaux d’AuRA, représenterait 400 ETP, selon le Dr  Soussi.

Pour pallier le manque d’effectifs, les services ont recours aux heures supplémentaires, à la suppression partielle ou totale de certains postes ou encore à l’intérim. Or ces mesures palliatives sont de plus en plus difficiles à mettre en œuvre.

Le temps de travail des urgentistes a été limité à 48 heures – dont 39 heures maximum auprès des patients – et, après une application très disparate de ce décret, les autorités de santé ont décidé de veiller à son application. Du coup, « il devient de plus en plus difficile de combler les trous avec des heures supplémentaires », note le Pr  Karim Tazarourte, chef des urgences à l’hôpital Edouard-Herriot (HEH). Dans son service, les urgentistes travaillent 56 heures hebdomadaires en moyenne dans l’année mais « 70 heures durant l’été ».

Injonctions paradoxales

Le recours à l’intérim s’est aussi dégradé depuis l’appel, d’un syndicat de médecins remplaçants, à boycotter les hôpitaux respectant le décret limitant leur rémunération. Tandis que le directeur de l’ARS, Jean-Yves Grall, indique avoir demandé aux hôpitaux de « privilégier les Smur et l’effectif urgentiste » en particulier le long de l’axe rhodanien, certains hôpitaux se retrouvent ainsi face à des injonctions paradoxales. « Si vous fermez, vous risquez de perdre votre autorisation. Si vous ouvrez, vous êtes limités par les décrets… Des directeurs n’ont donc pas d’autre choix que de rémunérer au-delà du décret sinon ils n’ont personne », résume le Dr  Soussi. Si l’ARS ne veut pas communiquer sur les sites en tension afin de ne pas « cristalliser sur des situations qui sont en train de se résoudre », le Dr  Soussi évoque, à l’inverse, des services où le planning était bouclé mais la situation s’est dégradée. À l’hôpital de La Mure (Isère) où il est chef de service, des praticiens du CHU de Grenoble ne sont pas venus assurer leur garde et au cours des dernières semaines, les urgences ont dû fermer deux journées : « Nous n’avons pas trouvé de solution avec les médecins généralistes contrairement à Voiron et Valence où ils donnent un coup de main. »

« Des trous dans le planning »

À Lyon, au pavillon N de l’hôpital Edouard-Herriot, la consultation des soins non programmés sera supprimée cet été. « Il y a des trous dans le planning sur des postes aigus », reconnaît le Pr  Tazarourte, tout en assurant : « Il n’y aura pas de défaut de soins. Les patients graves et grabataires seront pris en charge en priorité. Ce sont les patients de faible gravité qui attendront davantage. » La direction indique que « les HCL [Hospices civils de Lyon, ndlr] maintiennent leurs capacités à la fois sur les urgences et les Smur ». Alors que la chasse aux lits d’aval est souvent particulièrement ardue l’été en raison des fermetures de lit, les HCL précisent qu’ils maintiendront 87,5 % des lits ouverts avec un potentiel « maximum » pour les soins de longue durée et les brûlés et « proche de la normale » en réanimation et gynécologie-obstétrique. Le plan de gestion des risques lié aux vagues de chaleur permet aussi d’ouvrir des lits supplémentaires en cas d’afflux massif de patients. Au centre hospitalier Lyon Sud, moins de 5 % des lits devraient être fermés cette année contre plus de 10 % en 2016 et plus de 7 % en 2017, précise la directrice Anne Decq-Garcia, qui aborde cette période « non pas sereine mais avec un niveau de préparation adéquat ». Après la grève de cet hiver, des réorganisations sont en cours et « le service est apaisé », estime-t-elle.

Au centre hospitalier Saint-Joseph Saint-Luc, six lits sont actuellement fermés soit davantage qu’en 2017 en raison d’une « pénurie de médecins » et de « la difficulté à recruter du personnel médical notamment pour les urgences ». Cependant, un « renfort ponctuel » de personnel peut être déployé en cas de tensions.

(1) Sondage réalisé par la Conférence régionale des présidents de CME (commission médicale des établissements) non CHU et la Fédération hospitalière de France auprès de 41 hôpitaux non CHU (24 ont répondu).

Croix-Rousse : « Il y a un craquage psychologique collectif »

« Quand je viens travailler aujourd’hui, je crains d’avoir un vrai souci, qu’il se passe quelque chose de grave. Et ce ne sera pas faute d’avoir alerté », raconte Doriane, infirmière depuis trois ans aux urgences de l’hôpital de la Croix-Rousse. « On aimerait que la direction valide la réalité de la dégradation des soins. L’hôpital de la Croix-Rousse a une bonne réputation – les patients arrivent souvent en disant : “Je ne voulais pas aller à Edouard-Herriot” – mais qu’il est en train de perdre », ajoute sa collègue Flore. Les soignants songent ainsi à cette patiente, refusée dans un premier temps en réanimation et qui a fait un arrêt cardiaque par la suite : « On a eu le sentiment que si elle avait été mutée tout de suite en réa, l’arrêt aurait été mieux pris en charge. »

Des trois services d’urgences adultes des Hospices civils de Lyon (HCL), la Croix-Rousse avait été le dernier à se mettre en grève cet hiver, le 15 février. Aujourd’hui, il est le seul à la poursuivre… même si la prochaine action attendra la rentrée. « La direction a été étonnée de la grève parce que c’est un service qui prend beaucoup sur lui. On était une équipe assez peu absente. Mais là, il y a un craquage psychologique assez collectif », explique Flore. « L’autre jour, une collègue a passé au moins sept heures seule avec cinq personnes scopées… On est surmenés. On est de simples exécutants. On ne veut pas faire les choses sans les comprendre. Or, là, on n’a pas les moyens d’avoir du recul sur ce que l’on fait. On ne regarde presque plus le patient, on est dans l’acte », déplore Doriane.

« Humainement insupportable »

« L’autre jour, une mamie démente hurlait. Elle m’a pris la main en disant : “Restez, j’ai peur”. J’ai dû retirer ma main, je n’avais pas le choix », raconte l’infirmière. « On n’a plus le temps de dire aux gens qu’on n’a pas le temps de leur répondre… On les ignore ! », constate amèrement Steven (1) , aide-soignant. Comme à l’hôpital Edouard-Herriot, une expérimentation est menée pour installer éventuellement des médiateurs en prévention des tensions liées aux attentes des patients. « Avec ça, on traite les symptômes pas la cause », estime Steven.

Les urgences de la Croix-Rousse ferment leurs portes à 19 heures, ce qui signifie que la dernière infirmière devrait partir à 20 h 50 et l’aide-soignante à 21 h 30. « Mais ça peut aller jusqu’à 23 h-1 heures. La direction nous parle de l’ouverture 24 heures/24 à l’automne 2019 mais nous, on est en train de souffrir maintenant », expliquent les soignants. « L’activité du service a augmenté de 30 % en dix ans. Avec 25 000 passages par an pour onze heures par jour nous avons le taux horaire le plus élevé alors que nous sommes les moins dotés », explique l’équipe qui a finalement obtenu le poste d’infirmier qu’elle demandait mais pas celui d’aide-soignant.

« J’ai peur pour mes collègues. Elles tombent comme des mouches. Humainement, c’est insupportable », s’alarme Geoffroy Bertholle, représentant CGT au conseil de surveillance des HCL, qui, au-delà de la situation des urgences dénonce le manque de prise en compte de l’aspect humain. « Aujourd’hui, il y a une incompréhension totale de la détresse dans laquelle sont certaines équipes. »

(1) Prénom d’emprunt

Photo S.M.
Photo S.M.

« On est complètement dans le mur »

Pr  Karim Tazarourte, chef des urgences de l’hôpital Edouard-Herriot
Si la situation est de « plus en plus dure », c’est aussi en raison d’un « changement de paradigme dans les professions médicales », souligne le Pr  Karim Tazarourte, chef des urgences de l’hôpital Edouard-Herriot. Comme les médecins généralistes, les jeunes médecins hospitaliers ne veulent plus subir la charge de travail de leurs aînés. « La féminisation de la profession est une très bonne chose mais elle rend la gestion des services plus compliquée. Ces jeunes femmes sont très investies mais aucun service n’est dimensionné pour remplacer trois congés maternité en même temps. Les jeunes ont raison mais là, on est complètement dans le mur », estime l’ugentiste.

Dans leur étude sur les effectifs dans les urgences en AuRA pour l’été 2018, la conférence des présidents de CME (commission médicale des établissements) hors CHU et la Fédération hospitalière de France soulignent la nécessité de veiller à ce que le recours aux heures supplémentaires permette à la fois le fonctionnement du service et « une vie équilibrée des praticiens ». Car l’abus « doit contribuer aux carrières courtes constatées chez les urgentistes », notent-ils. « L’hôpital n’est plus du tout attractif », déplore le Dr  Mustapha Soussi, délégué régional de l’Amuf (Association des médecins urgentistes de France) et chef des urgences de l’hôpital de La Mure (Isère), en évoquant les difficultés de recrutement et les démissions comme celle de ce collègue qui après l’été partira comme médecin en station « cinq mois dans l’année ».

« De plus en plus de collègues n’ont plus aucune envie d’affronter 240 passages par 24 heures alors qu‘à côté, il y a un service à 80 passages pour le même statut et le même salaire », remarque, pour sa part, Karim Tazarourte pour qui « on touche du doigt actuellement les limites du statut unique. »

Point par point

Photo d'archives DLPG
Photo d'archives DLPG

Le “bon usage” des urgences

L’Agence régionale de santé (ARS) rappelle que les services d’urgence sont chargés de prendre en charge les malades et les blessés graves et invite la population à en avoir « un usage raisonné ». L’ARS incite les usagers à consulter un généraliste avant de partir en vacances pour renouveler les ordonnances des traitements au long cours, se faire prescrire les vaccinations recommandées sur les lieux de destination ou les analyses non urgentes, ou pour un certificat médical pour la pratique d’activités sportives durant les vacances, etc.

Turn over aux urgences du Vinatier

Aux urgences psychiatriques de l’hôpital du Vinatier, c’est l’important turn-over qui inquiète et fragilise ce service en ce début d’été. « Depuis janvier, il y a douze nouveaux collègues et on a encore des remplaçants car tous ne sont pas là, explique Adeline Chemarin, infirmière de nuit et déléguée CGT. Les gens partent parce que ces nouvelles urgences ont ouvert il y a trois ans sans projet médical et que notre autonomie ne cesse de diminuer. »

Dossier Sylvie MONTARON

Votre opinion ?

Connectez-vous pour commenter

Vous n’avez pas encore de compte ?