Histoire Comment le thermomètre centigrade fut inventé à Lyon en 1743

Le 14 septembre 1740 à Lyon, Jean-Pierre Christin développe, dans cet écrit de sa main, ses réflexions  sur les thermomètres.  Photo du Manuscrit 149 (123-124), Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon.
Le 14 septembre 1740 à Lyon, Jean-Pierre Christin développe, dans cet écrit de sa main, ses réflexions sur les thermomètres. Photo du Manuscrit 149 (123-124), Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon.

Entre la Presqu’île lyonnaise et le bourg de La Guillotière, le mathématicien Jean-Pierre Christin et le verrier Pierre Casati ont réussi l’exploit d’élaborer, au XVIIIe  siècle, un nouvel instrument précis de mesure des températures. Une avancée considérable pour toute la société de l’époque. L’Histoire a plus souvent retenu l’invention - concomitante et pas tout à fait similaire - du Suédois Celsius.

Sur les thermomètres, est le titre de cet extraordinaire écrit du 14 septembre 1740, conservé à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon. Signé de la main du mathématicien lyonnais Jean-Pierre Christin, le texte autographe se conclut par ces mots : « […] Pour construire de bons thermomètres, je n’ose m’en assurer qu’après des observations et des expériences qui me restent à faire […] et le mercure y sera préférable à l’esprit de vin (ndlr : l’éthanol). »

Ces lignes sont annonciatrices d’une invention au succès retentissant. Trois années plus tard, en 1743, sera officialisée la mise au point du thermomètre de Lyon au mercure, dont la particularité est d’être le premier à proposer l’échelle centrigrade croissante (de 0, pour la température de la glace à l’amorce du dégel, à 100, pour celle de l’eau en ébullition), alors que le Suédois Celsius avait élaboré, à la même période, un modèle tout aussi performant, mais selon une échelle d’abord inversée (de 100 à 0).

Ce bond en avant technique est le résultat d’un travail commun entre Jean-Pierre Christin et le verrier Pierre Casati, avec l’aide probable du physicien Henri Burdin, lyonnais lui aussi. Bien d’autres thermomètres avaient été créés au cours des décennies précédentes, dont celui du Français Réaumur. Mais, soit ils n’utilisaient pas les mêmes graduations, soit ils recouraient à des fluides différents et moins « précis » : eau, alcool, esprit de vin, huile essentielle de semence d’anis…

Christin a compris – à la suite de l’Allemand Fahrenheit, premier inventeur d’un thermomètre au mercure (1724) à l’échelle différente – que c’est ce métal liquide, issu d’une mine espagnole, qui offrait les propriétés de dilatation les plus régulières. S’enchaîne alors le commerce de l’invention.

La boutique de Casati à La Guillotière ne désemplissait pas. On y faisait patienter les clients en leur servant un chocolat chaud, préparé avec de l’eau et des épices. François Casati, l’un des descendants de Pierre, raconte que 700 thermomètres de Lyon s’étaient vendus à Paris, et presque autant en Provence et dans le Dauphiné, sans compter d’autres villes d’Europe. (1)

Utilisé pour la culture du ver à soie

Les soyeux lyonnais s’en servent pour améliorer la production des vers à soie. Les médecins, pour mieux évaluer la fièvre des malades. Et les météorologues, pour effectuer des calculs comparatifs. En 1744, l’Almanach de Lyon publie ses premières mesures météorologiques et les systématise l’année suivante avec le thermomètre de Christin (celui de Réaumur, à l’esprit de vin, est parfois utilisé). Elles sont établies sous la direction des Jésuites de l’Observatoire du Grand Collège de la Trinité (actuel collège/lycée Ampère de Lyon), de réputation nationale.

Si, de nos jours, l’usage du mercure est proscrit, et le thermomètre, passé à l’ère du digital, Jean-Pierre Christin et Pierre Casati demeurent des précurseurs à ne pas oublier. Grâce à eux, le froid et le chaud ne relèvent plus seulement d’impressions personnelles, mais sont devenus des données mesurables.

(1) Le Thermomètre de Lyon (ELAH, 1992). Ouvrage épuisé, consultable à la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon. L’une de nos sources pour la rédaction de cet article.

Un rare spécimen visible à Londres

Les armoires de familles du Rhône renfermeraient-elles encore quelques-uns de ces thermomètres fabriqués à Lyon à partir de 1743 ? Peut-être. L’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts, elle, n’en possède aucun. Le seul spécimen connu (photo visible sur Internet) est exposé au musée des Sciences de Londres. Des marchands italiens commercialisaient cet instrument, à l’époque, en Angleterre. Conçu par Casati après 1750, il mesure 30 centimètres de haut.

www.sciencemuseum.org.uk

Où étaient vendus les instruments à Lyon ?

Le verrier Pierre Casati avait une boutique dans le bourg de La Guillotière, entre Royaume de France et Saint-Empire romain germanique (il en existait une autre à Paris). Selon toute probabilité, l’enseigne A la Colombe se situait vers le début de l’actuelle grande rue de la Guillotière. Casati a un temps résidé sur la rive gauche du Rhône, tout près du pont de La Guillotière.

Où eurent lieu les recherches ?

Jean-Pierre Christin, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts de Lyon, organisait des discussions chaque semaine dans les locaux de l’institution qui se trouvaient place des Cordeliers, à l’emplacement des actuels couloirs de bus, devant l’église Saint-Bonaventure. L’Observatoire scientifique du Grand Collège de la Trinité, était tout proche. Christin – ancien élève des Jésuites – habitait à quelques centaines de mètres (actuelle rue du Bât-d’Argent). A sa mort, en 1755, ce natif de Lyon (dont la famille paternelle provenait du Bugey), a été enterré dans une église du quartier des Terreaux, aujourd’hui disparue.

Quelle température à l’époque ?

Les saisons étaient, semble-t-il, bien plus marquées. Le thermomètre de Christin a ainsi relevé un -18 degrés un jour de janvier 1749 à Lyon ! Cette vague de froid fit une centaine de morts dans les rues de la ville.

Nicolas Ballet

Votre opinion ?

Connectez-vous pour commenter

Vous n’avez pas encore de compte ?