Culture Le dernier vidéoclub de la « ville du cinéma » a fermé : fin d'une époque

Matthieu Broussolle aura tenu cinq ans à la tête de son vidéoclub, rue Laporte à Vaise. / Photo Marion Saive
Matthieu Broussolle aura tenu cinq ans à la tête de son vidéoclub, rue Laporte à Vaise. / Photo Marion Saive

Rue Laporte, dans le 9e, le rideau de fer du Visio Vidéo est levé. A l'intérieur, un homme de taille moyenne compte les quelques DVD éparpillés sur les présentoirs.

Matthieu Broussolle a tenu cinq ans. Il s'en était fixé huit. Un exploit, en soi. Début 2013, le trentenaire s'était mis au défi de reprendre ce vidéoclub à Vaise, au moment où ces « établissements vestiges » tiraient leur révérence partout en France. « J'étais le seul à ouvrir quand 50 autres fermaient la même année », sourit-il à moitié. Pas de quoi refréner son entrain. « Un vieux monsieur le tenait depuis 25 ans. Il n'y connaissait pas grand-chose en cinéma et choisissait les films selon que les jaquettes étaient attrayantes ou non. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire. Que je pouvais dépoussiérer tout ça et apporter des conseils aux clients qui n'en avaient pas bénéficié jusque là », explique l'homme aux petits yeux et à la barbe fine.

 

"Je savais que je vivais les derniers instants du vidéoclub, je me suis embarqué là-dedans sciemment"

 

Pour l'infographiste grenoblois tombé en amour pour le 7e art à 20 ans après avoir vu l'énigmatique « Mulholland Drive » de David Lynch - le « film du siècle » qu'il a mis 3 mois à décoder -, il s'agissait plus d'un tremplin professionnel que d'un job d'avenir. « Je savais que je vivais les derniers instants du vidéoclub. Je me suis embarqué là-dedans sciemment. Je voulais faire mentir tous ceux qui n'y croyaient plus, apporter un nouveau souffle : entretenir des discussions enflammées avec des passionnés, faire sortir mes clients de leur zone de confort en les amenant vers autre chose que les classiques du cinéma français ou les films à gros budget, leur faire découvrir les petits bijoux du cinéma bis (1) trop souvent dépréciés, alors qu'un film d'horreur américain des années 70 en dit infiniment plus sur la société de ce temps-là que n'importe quel film qui passait au même moment à la télé », explique-t-il hissé sur un tabouret, sous les néons blafards du local soudainement ranimé.

 

"Dans l'imaginaire collectif, un vidéoclub, c'est vieillot"

 

Pendant cinq années, donc, Matthieu a tenu bon. En partie grâce à un partenariat avec le comité d'entreprise d'Areva, qui lui réservait une trentaine de DVD par mois. Mais lorsque la multinationale française du secteur de l'énergie a dû réduire son budget et couper net le contrat avec le cinéphile en 2016, la situation s'est compliquée. Et pour cause : ce partenariat représentait la moitié du chiffre d'affaires de Matthieu. Ce dernier a bien tenté d'appeler les gros CE du coin, mais rien n'y a fait. « Dès que je prononçais le mot vidéoclub, la discussion coupait court. Dans l'imaginaire collectif, c'est vieillot, et je ne peux pas lutter contre ça », dit-il, le pouce et l'index plantés aux deux extrémités de sa bouche. L'idée du financement participatif lui a traversé l'esprit, « mais si c'était pour mettre la clé sous la porte trois mois après, ça n'avait pas grand intérêt ».

Il reste encore quelques DVD et affiches de films dans le vidéoclub, que Matthieu mettra en vente sur Leboncoin. / Photo Marion Saive
Il reste encore quelques DVD et affiches de films dans le vidéoclub, que Matthieu mettra en vente sur Leboncoin. / Photo Marion Saive
/ Photo M.S.
/ Photo M.S.
Il reste encore quelques DVD et affiches de films dans le vidéoclub, que Matthieu mettra en vente sur Leboncoin. / Photo Marion Saive / Photo M.S.

Le 31 janvier 2018, Matthieu a abandonné la partie, après d'énièmes appels à l'aide auprès de la mairie et de nombreux « faux départs » qui ont fini par le « claquer ». Fin de Visio Vidéo.

Pas de regret, si ce n'est une once d'amertume

Pour lui, cette expérience n'a rien d'un échec. « J'arrête au bon moment. J'ai fait découvrir des tas de choses à mes clients et j'en suis très content : sur mes 3000 films, celui que j'ai le plus loué, ce n'est pas "Bienvenue chez les Chtis" ni "Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu", mais "Morse", le plus beau film fantastique de ces vingt dernières années. Et ça, c'est une belle victoire. » Pas de regret, si ce n'est une once d'amertume : « Le dernier vidéoclub de la ville du cinéma a fermé : c'est la fin d'une époque mais tout le monde s'en fout. Paradoxalement, c'est lorsque j'ai tout stoppé que j'ai reçu le plus de soutiens... », lâche-t-il. « Mais tant pis, c'est trop tard maintenant. »

Un homme entre dans la boutique, casque de scoot' à la main, balaie du regard les présentoirs. « Désolée monsieur, mais je suis fermé... Définitivement », souffle Matthieu. Il le suit jusqu'à la porte, baisse le rideau de fer et revient s'asseoir derrière le comptoir.

La page est tournée, même si Matthieu continue à parler de « son » vidéoclub. Depuis plusieurs semaines, il saute d'un trottoir à l'autre, enchaîne les va-et-vient entre « son » local à moitié vide et son appartement voisin, pour faire passer les visites aux potentiels repreneurs. Car Matthieu veut vendre. Et vite. Pour « avoir l'esprit tranquille » : payer le loyer (470 euros pour 100m², montant avantageux qui ne semble pourtant pas faire mouche) devient compliqué pour lui qui a cessé toute activité.

 

"On ne se déplace plus pour avoir accès à la culture"

 

Au-delà de Netflix et de la vidéo sur demande (« sans aide du CNC (*) on ne peut pas tenir face au téléchargement et au streaming ») qui ont porté l'estocade aux vidéoclubs, « c'est surtout le mode de vie de la population qui a changé : on ne se déplace plus pour avoir accès à la culture », précise Matthieu. « Les gens choisissent la facilité. Pourquoi se bouger pour aller choisir un film, le regarder chez soi et ressortir pour le ramener une fois visionné alors que l'on peut en faire autant sans lever les fesses de son canapé ? Contre ça, on ne peut pas lutter », tranche-t-il, jambes et bras croisés tel un fakir sur son tabouret. « C'est presque une question de rééducation. »

Qu'est-ce que le cinéma bis ? Matthieu y répond en vidéo

La location DVD décline ? il monte sa chaîne Youtube sur le cinéma bis

Lorsque son activité de location DVD a sérieusement décliné, Matthieu s'est intéressé à d'autres façons de « parler cinéma », pour envisager un potentiel « après » et réussir à toucher un public plus jeune. C'est à ce moment-là qu'il a découvert les youtubeurs spécialisés ciné, comme le Lyonnais InthePanda. Avec un pote, il a lancé sa propre chaîne en 2015 : « Le coin du bis », rappel au petit rayon au fond de son vidéoclub réservé à ses films fétiches. Désormais, 1300 abonnés suivent ses vidéos sur le cinéma bis, ses focus sur les réalisateurs types tels Carpenter ou ses coups de cœur comme "La Maison aux fenêtres qui rient". C'est drôle, parfois cynique, et très instructif sur ce genre cinématographique plus complexe qu'il n'y paraît. Et comme il aime le souligner, « ce n'est pas parce que tu apprécies le cinéma bis que tu es un détraqué ! »

Ce ne sont pas les projets qui manquent au trentenaire, toujours sur le pied de guerre. Début mars, il lancera « Jelly Brain », magazine de cinéma gratuit diffusé à Lyon et créé avec quelques amis et fera la promotion de l'association qui va de paire avec le journal. Aussi, Matthieu devrait bientôt réalimenter sa chaîne Youtube, le malin ayant enregistré plusieurs heures de séquences dans le mythique fauteuil rouge de son vidéoclub avant de plier bagage.

Mais avant tout, il désire prendre du temps pour lui. Depuis des années, Matthieu rêvait de « scènes de films en cinémascope », la nuit. Aujourd'hui, ses rêveries l'emmènent sur des plages de sable fin parsemées de cocotiers. « Je n'ai pas pris de vacances depuis cinq ans. Je crois que c'est le moment. »

(*) Centre national du cinéma et de l'image animée

Pour plus de vidéos et d'explications sur le cinéma bis avec Matthieu : direction sa chaîne Youtube.

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A l'apogée du DVD, début des années 2000, Lyon comptabilisait une trentaine d'établissements proposant un service de location de DVD.

D'autres alternatives au vidéoclub ?

Clément s'occupe de la partie vidéoclub de l'Aquarium ciné Café. / Photo M.S.
Clément s'occupe de la partie vidéoclub de l'Aquarium ciné Café. / Photo M.S.

Avec la fermeture de Visio Vidéo à Vaise, il n’existe plus de vidéoclub à proprement parler à Lyon. Fait notable quand l'on sait que la ville en comptait une petite trentaine à l'apogée du DVD, début des années 2000.

A la Croix-Rousse, quatre trentenaires issus du milieu de l’image et du son ont repris l’ancien vidéoclub Atmosphères, rue Dumont, pour le remodeler à leur façon. C’est ainsi qu’est né l’Aquarium Ciné Café en novembre 2016 : un lieu hybride autour du cinéma. Ici, différentes activités sont proposées : des ateliers, stages et initiations à la vidéo, des soirées projections de films émergents, documentaires, courts-métrages et clips, et - condition sine qua non à la reprise de l’établissement - de la location de DVD. « Les gens du quartier avaient lancé une pétition pour conserver le vidéoclub quand celui-ci a fermé. C’était le deal avec l’ancien gérant : on se réappropriait le lieu avec un projet nouveau, mais en échange, on ne supprimait pas la partie vidéoclub », explique Clément, qui chapeaute ce domaine depuis quelques mois.

D’Atmosphère, les quatre compères n’ont rien gardé, si ce n’est le stock des 10 000 références DVD. « On a tout pété, tout décloisonné », sourit Baptiste, issu comme deux autres de l’association audiovisuelle Entre les mailles. A gauche de l’entrée, un bar gracieusement retapé par une amie ébéniste donne sur un espace ouvert avec tables et sofas. Plus loin au fond de la pièce tapie de jonc de mer, une grande toile blanche fait face à une douzaine de fauteuils et canapés de seconde main. Soit 45 places au total, pour les soirs de projection, de lectures de scénarios ou de théâtre d’impro. « Voilà le concept du lieu résumé en quelques mots : on vient boire un coup entre amis devant un bon film », sourit Baptiste.

« Vivre d’un vidéoclub n’étant plus possible, il fallait proposer autre chose »

Près d’un an et demi après l’ouverture, la location DVD n’est pas ce qui fait vivre l’Aquarium Ciné Café. Loin de là. « C’est ce qui nous rapporte le moins d’argent, 600 euros en moyenne par mois (louer un DVD coûte 3 euros, Ndlr). Si nous n’avions que ça, on ne s’en sortirait pas, mais tant que l’on n’est pas déficitaires, on le conserve : c’est une manière de continuer à faire exister les films physiquement. Vivre d’un vidéoclub n’étant plus possible, il fallait proposer autre chose », conclut Clément.

L’association ne compte pour l’instant que des bénévoles. « Mais on est bien partis pour faire quelque chose de stable et rémunérateur », révèle l'équipe, qui évoque une ou deux créations de postes en septembre.

> Aquarium Ciné Café, 10, rue Dumont, Lyon 4e. Tél 09 81 96 94 29. http://aquarium-cine-cafe.fr/ - Svd à l’unité : 3 €, carte 10 locations : 25 €, carte 25 locations : 50 € (partie vidéoclub ouverte du mercredi au samedi de 14h30 à 19 heures, le dimanche de 14h30 à 17h30).

Marion Saive (marion.saive@leprogres.fr)

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