Campagne présidentielle Le café des statistiques au secours des sondés

Thibault Espinasse, maître de conférence en statistique à l'Université Lyon 1 (micro en main) et Jean-Baptiste Aubin, directeur de la Maison des mathématiques et de l'informatique (tout à droite) ont animé la soirée. / Photo Marion Saive
Thibault Espinasse, maître de conférence en statistique à l'Université Lyon 1 (micro en main) et Jean-Baptiste Aubin, directeur de la Maison des mathématiques et de l'informatique (tout à droite) ont animé la soirée. / Photo Marion Saive

Le dernier Café des statistiques tombait à pic. Un thème tout trouvé, en phase avec l'actualité. Et pour preuve : 81 personnes ont fait le déplacement, mardi soir, dans l'établissement de la rue de la Charité (Lyon 2e). Au programme, notions théoriques et ateliers pratiques "pour éviter de prendre pour argent comptant tous ces chiffres qu'on nous balance".

« Tout le monde a pris sa bière, on peut démarrer ? » Mardi soir, c’était soirée « stats » au Café de la Cloche, à l’angle de la place Bellecour. Etudiants en physique, statisticiens et néophytes des statistiques… Tous s’étaient déplacés, attirés par le thème de la soirée : « Quelques notions d’autodéfense statistique en vue de la campagne présidentielle ». Plus une place de libre sur les banquettes, les retardataires se tassent près de l’entrée. « On a un peu usé de démagogie pour vous faire venir », convient tout sourire Antoine Rolland, petites lunettes et grosse barbe poivre et sel, professeur à l’Université Lyon 2 et organisateur de cette 21e édition des Cafés de la statistique (ils ont lieu quatre fois par an depuis 2012).

Des réponses opposées selon la contextualisation des questions

Après un rapide « rappel des règles du jeu » (l’idée est de vulgariser les statistiques en mélangeant théorie et pratique via des interactions avec le public), le débat est lancé. « Les chiffres ne mentent pas, dit-on. Mais ceux qui les utilisent, certainement », entame Thibault Espinasse, maitre de conférence en statistiques à l’université Lyon 1.
Mise en application avec un questionnaire, distribué à l’assemblée. Pour la moitié des sondés, la question « Pensez-vous que la grandeur d’un homme peut être jugée à la façon dont il traite ses animaux ? » - qui prévoit « oui » ou « non » en guise de réponse – est accompagnée d’une citation d’Hitler « Je suis un ami des bêtes et j’aime particulièrement les chiens ». Pour l’autre moitié, d’une phrase de Gandhi « On peut juger la grandeur d’une nation à la façon dont les animaux y sont traités ». Résultat : à la même question, les sondés répondent de manière totalement opposée, selon qu’ils avaient l’une ou l’autre des citations.

Des conflits d'intérêt derrières les sondages

« Il existe d’autres biais similaires à celui-là. Comme le fait d’être restreint à deux ou trois choix de réponses, qui ne correspondent pas à ce que l’on pense réellement. Ou celui dit de ‘’confirmation’’ : le sondeur pose la question avec une idée de la réponse en tête, ce qui induit le sondé à aller dans son sens », ajoute Jean-Baptiste Aubin, directeur de la Maison des Mathématiques et de l’Informatique (MMI). Exemple édifiant avec les deux sondages concernant la sortie du nucléaire au lendemain de l’épisode Fukushima en 2011 : l’un, commandé par EDF, annonce que les Français y sont défavorables à 55% ; l’autre, demandé par Europe Ecologie Les Verts, révèle que 70% y sont favorables. « Derrière les sondages, il y a bien souvent des conflits d’intérêt. En effet, les personnes qui paient le sondage ont un intérêt à voir sortir telle ou telle réponse. Car les erreurs de sondage, ce n’est pas le plus grave. Ce qu’il faut se demander, c’est qu’est-ce qu’on en fait ? », commentent les maîtres de conférence d’un soir.

Les banquettes sont toutes occupées et les derniers arrivés sont obligés de rester de bout, à l'entrée du Café. / Photo Marion Saive
Les banquettes sont toutes occupées et les derniers arrivés sont obligés de rester de bout, à l'entrée du Café. / Photo Marion Saive

La méthode par quotas a fait ses preuves

Retour à la théorie avec la méthode par quotas, soit le principe d’interroger un échantillon de la population le plus ressemblant à la population : « Par exemple, s’il existe 10 % d’agriculteurs en France, les sondeurs interrogeront 10 % d’agriculteurs dans leur panel », explique Thibault. Une manière de procéder qui avait été payante en 1936, lors des élections présidentielles américaines. Jean-Baptiste rappelle les faits : un institut de sondage appelle deux millions de personnes répertoriées dans le bottin et donne Roosevelt perdant. L’autre n’en interroge qu’un millier et l’annonce gagnant. Roosevelt est élu président des Etats-Unis. « Avez-vous une idée de ce qui a pu se passer ? » Maigres tentatives du public. « En appelant les Américains inscrits dans l’Annuaire téléphonique, le premier institut a mis de côté toute une frange de la population, moins aisée, qui n’avait pas accès au téléphone. Ce qui a faussé ses résultats. Le second, au contraire, avait appliqué la méthode par quotas », détaille Jean-Baptiste.

La variable "temps" écartée dans la réflexion

Fin de l'exposé, place aux questions diverses. Ça fuse dans l’assistance : « Combien coûte un sondage aux partis politiques ? », « Est-ce que ce sont les mêmes questions qui sont posées tout au long d’une campagne présidentielle pour sonder les gens ? », « Avec les réseaux sociaux, il est possible de deviner pour qui l’on va voter, quel avenir pour les sondages ? », « Comment mesure-t-on une notion comme la délinquance ou la pauvreté ? » Quelques éléments de réponse plus tard, le débat est clos.
« Généralement, lors d'une manifestation, le nombre de participants varie beaucoup suivant les sources. Croyez-moi ou non, vous étiez 81 ce soir et je vous remercie d’être venus si nombreux », conclut Antoine Rolland. Il est 21 heures, des groupent se forment et quittent l’établissement à la recherche d’un restaurant pour poursuivre la discussion. Les statistiques ont quelque chose de fascinant.

Pratique : Prochain Café des statistiques, mardi 23 mai, autour du thème « statistiques et usages des drogues », animé par une statisticienne de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies.

Les bonnes questions à se poser quand l'on est face à un sondage

« Notre faiblesse, c’est de prendre les chiffres qu’on nous donne pour argent comptant, sans aller plus loin dans notre réflexion », étaye Thibault Espinasse.

Il livre quelques pistes à explorer lorsque l’on se retrouve face à un sondage :

-          Qui a fait l’enquête ? (organisme indépendant, institut de sondage, chercheurs…)

-          Qui a commandé et payé pour l’enquête ? (parti politique, association…)

-          Quel est le but de l’Institution ? (idéologique, politique, marchand…)

-          De quoi veut-on me convaincre ? (voter, acheter, sensibiliser…)

-          Quel est l’objet d’études ? (qui est interrogé : la taille de la population, représentativité…)

-          Quelle est la méthodologie employée ? (calculs, questions, exhaustivité des sources, période et lieu d’enquête…)

-          Qui présente les résultats ? (élus, journaux, scientifiques…)

 

Et pour aller plus loin, voici quelques liens utiles, que relayent les intervenants :

-          « En finir avec les faux débats sur les sondages » - Acrimed

-          « Les sondages sont-ils devenus fous ? » - CNRS

Autre point de vue :

-          « Quelques vérités sur nous et notre métier » - Ifop

-          « Malgré l’élection surprise de Trump, les sondages restent fiables » - Le Point

Pas que de la stat’ au Café de la Cloche

Le Café de la Cloche organise différentes rencontres aux thèmes variés : le café canin (mieux vivre ses relations humaines grâce à son chien), le café maçon (questions de société débattues entre francs-maçons et non francs-maçons), le café géo (thématiques décortiquées par des géographes), le café antiquipop (références à l’Antiquité dans la culture populaire) ou encore la café langues (échanges entre étudiants français et étrangers).

Pratique  Café de la Cloche, 4 rue de la Charité, Lyon 2e. Tel 04 78 37 44 54

Marion Saive

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