Histoire Il y a 100 ans, Berliet débarquait à Saint-Priest et Vénissieux

Sur cette vue récente des usines de Renault Trucks, anciennement Berliet, le site s’étend sur 180 hectares. Entre 1917 et 1941, le domaine foncier atteignait 387 hectares issus du regroupement de 730 parcelles. Photo archives Richard MOUILLAUD
Sur cette vue récente des usines de Renault Trucks, anciennement Berliet, le site s’étend sur 180 hectares. Entre 1917 et 1941, le domaine foncier atteignait 387 hectares issus du regroupement de 730 parcelles. Photo archives Richard MOUILLAUD

Berliet, mythique constructeur lyonnais de camions devenu Renault Trucks par la suite, démarrait en 1916 la construction de la grande usine de Vénissieux-Saint-Priest sur 400 hectares.

« Il ne faut voir, dans l’effort que je fais, que mon ardent désir de voir enfin se réaliser le rêve de toute une vie : la création d’une vaste et florissante cité industrielle ». Telle était l’ambition de Marius Berliet, dont on fête aussi cette année le 150e anniversaire de sa naissance.

Quand le futur « empereur du poids lourd » décide de s’implanter à Vénissieux en 1916, il voit grand et loin en assurant « son développement industriel futur sans être contrarié par des contraintes immobilières ou de voisinage », écrit Monique Chapelle, présidente de la Fondation Berliet (lire par ailleurs). Il regarde vers l’est lyonnais, une terre agricole encore pauvre et éloignée à l’époque. La construction de cette grande usine démarre en pleine guerre mondiale. Le site est unique en son genre puisqu’il intègre tout sur place : fonderie, forge, usinage, carrosserie et peinture. Plus qu’une ambition, c’est une philosophie industrielle que Marius Berliet va y développer.

D’année en année, il fait construire autour des usines des habitations, une école, une crèche et même une ferme dédiées à ses employés. C’est la fameuse “Cité Berliet”. Une vision qui contribuera à sa notoriété qui grandit au rythme de ses affaires.

Une notoriété toutefois entachée au sortir de la Seconde Guerre mondiale : Marius Berliet, accusé d’avoir fabriqué des camions pour l’armée allemande sous l’occupation, voit ses usines placées sous séquestre à la Libération. Elles seront restituées à ses descendants à sa mort en 1949.

Son fils Paul lui succède. Une nouvelle ère s’annonce avec des exportations à l’international. C’est aussi l’ère d’un ballottement de la marque Berliet, de propriétaire en propriétaire.

De Berliet à Volvo, en passant par Citroën, Peugeot et Renault

Dans les années 1960, la concurrence pousse Berliet à s’adosser à un groupe plus important. Ce sera d’abord Citroën, alors propriété de Michelin. Puis Peugeot, qui rachète Citroën et rétrocède le constructeur lyonnais à l’État qui décide du rattachement de Berliet à la Régie Renault, en vue d’une fusion avec sa branche poids lourd : la Saviem. « En 1978, Berliet devient Renault Véhicules Industriels (RVI) après absorption de la Saviem », raconte Monique Chapelle. Deux ans plus tard, le sceau de Berliet disparaît des calandres, au profit du losange.

Depuis, Renault a cédé 100 % de RVI au groupe suédois AB Volvo en 2001, en échange d’une prise de participation. Par soucis de cohérence marketing, l’entreprise est rebaptisée “ Renault Trucks ”.

Quid du site de Vénissieux ?

Le site de Vénissieux/Saint-Priest ne compte plus que 4 000 salariés aujourd’hui, contre 24 000 à son apogée en 1975. Le site héberge encore le siège social, la direction mondiale et les équipes R & D de Renault Trucks.

À cheval sur deux communes, il s’étend sur 180 hectares abritant la fabrication de moteurs, ponts et essieux de camions. Le constructeur a réalisé 3,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2014 et reste l’un des principaux employeurs de la région, malgré les plans sociaux douloureux qu’on lui connaît. Renault Trucks s’est aussi séparé d’une grande partie de sa réserve foncière et a investi deux milliards d’euros pour renouveler sa gamme en 2013. 50 000 camions sortent encore chaque année de ses usines.

La Fondation Berliet

Parmi les reliquats de cette épopée industrielle, la Fondation de l’automobile Marius-Berliet, créée en 1982 par ses descendants, s’est donné la mission de conserver et valoriser le patrimoine de l’automobile lyonnaise et du camion français. Un travail d’envergure dans la mesure où Lyon et la région ont vu naître 150 marques de camions ou de voitures au XXe siècle.

Un conservatoire à Montellier (Ain) réunit près de 150 véhicules, dont l’essentiel provient des productions de Berliet.

Les bureaux de la Fondation sont installés dans la Villa Berliet, dans le quartier de Montchat (Lyon 3e ), qui fut la résidence de l’industriel, construite en 1911 sur un vaste terrain non loin de son usine de l’époque de Monplaisir. Son sous-sol a été aménagé pour accueillir deux kilomètres d’archives de constructeurs de poids lourds et voitures (contrats, dessins industriels, documents commerciaux…) Une mine d’or.

> Note : Fondation de l’Automobile Marius- Berliet 39, avenue Esquirol, Lyon 3e. Tél. : 04.78.54.15.34.

 

Sur les terres de Berliet, un nouveau quartier sort de terre

Quand Marius Berliet imaginait la cité industrielle de ses rêves, il voyait des habitations, une école, une crèche et une ferme autour de l’usine. Un modèle novateur, qui adonné naissance à la Cité Berliet en 1917, sur une petite partie des 387 hectares acquis par l’industriel.

Ce qu’il reste du rêve de Marius
Depuis 10 ans, Renault Trucks se sépare des réserves foncières acquises par Berliet. Un nouveau quartier sort de terre autour des usines. Le projet allie habitat, zone économique et divers équipements de loisirs… Cent ans plus tard, l’idéal de Marius Berliet refait surface, à plus grande échelle. Le promoteur Nexity a notamment acquis 90 hectares du domaine en 2008. En collaboration avec la mairie de Saint-Priest et la Métropole de Lyon, « l’objectif est de localiser des logements près de zones d’activité », précise Michel Le Faou, vice-président de la Métropole en charge de l’Urbanisme. La ZAC Berliet, c’est son nom, est l’un des grands projets de la communauté urbaine, avec l’objectif de 95 000 m² de logements et 138 000 m² de surfaces économiques. 1 000 logements doivent être livrés (dont 20 % réservés au locatif et à l’accession sociale).


Des logements
Sur la première tranche du projet, entre la route de Lyon et l’ancienne Cité Berliet (1) , plus de 400 logements ont été livrés ces cinq dernières années. 90 autres sont attendus au second semestre 2017. Sur la deuxième zone d’habitat, le Triangle de Revaison, 134 premiers logements ont été livrés cette année. Il reste encore six îlots à construire, pour un total de 117 maisons, 310 logements collectifs et 110 lots à bâtir.


Et une zone d’activité
La zone d’activité économique, qui s’étend sur l’ancienne piste d’essai, est un peu moins avancée. Michel Le Faou parie sur « son attractivité, proche de Lyon et d’axes de communication comme l’A43 ». Sur les 138 000 m² de locaux économiques prévus, 36 000 m² ont été placés, avec l’installation des sociétés Stemcor, Apave et Tordjman. Ont suivi Rhône-Alpes Courses (3 200 m²) et Aubade Mestre (6 700 m²). Le calendrier prévoyait une livraison finale en 2017. Michel Le Faou explique « préférer lancer des îlots complets afin d’éviter l’isolement d’une entreprise. » La dernière phase du projet devrait être terminée en 2019, avec la réalisation de 300 m² de commerces le long du Triangle de Revaison.

(1) Les villas de l’ancienne Cité Berliet ont été cédées à des particuliers au cours des années 2000. La ferme Berliet est propriété de la Ville de Saint-Priest depuis 2009.

Les Berliet, père et fils

Marius Berliet en 1907.  Photo DR
Marius Berliet en 1907. Photo DR

Né en 1866, Marius Berliet quitte l’atelier de tissage paternel pour se consacrer dès 1894 à la construction automobile. Son premier modèle est réalisé l’année suivante. Installé, en 1899, rue Sully, comme constructeur, l’élan est donné avec le rachat de l’usine Audibert-Lavirotte à Monplaisir en 1902. Marius s’oriente vers le transport routier. Il réceptionne son premier camion en 1907 tout en continuant de produire des voitures jusqu’en 1939.

Cet autodidacte appliqué et rigoureux, élevé dans le culte catholique de la “ petite église”, vit un plein essor avec l’installation de l’usine “intégrée” de Vénissieux-Saint-Priest dès 1916. Après l’effort de guerre – obus, camions CBA et chars – Berliet, malgré les contraintes économiques, étale une gamme complète de véhicules industriels.

La guerre compromet l’activité. Marius est condamné pour livraison de véhicules à l’occupant et Berliet mis sous gestion ouvrière. Il décède, à Cannes, en résidence surveillée, le 17 mai 1949, peu avant la restitution des usines à la famille. Paul, septième enfant et quatrième garçon de Marius, reprend le flambeau : « Continue l’œuvre dans le même esprit », lui avait dit son père.

Développement des usines, ouvertures spectaculaires sur le monde (Afrique, Chine, Cuba…) : Berliet est le « roi du poids lourd », symbolisé par le « plus gros camion du monde », le « T-100 » et emploie, en 1975, 24 000 personnes. Jusqu’en 1978 où Berliet est absorbé par Renault-RVI avant de devenir Renault Trucks. Paul décédera en août 2012.

Gérard Chauvy

« La moitié de mon village travaillait pour Berliet »

Photo DR
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En 1974, Patrice André est entré chez Berliet à 18 ans au poste d’ouvrier “ bonus”, payé à la pièce. En 2016, il fait partie de la dizaine d’experts techniques de Renault Trucks, en charge de toute la région nord. Itinéraire d’une ascension sociale.

« Dans les années 1970, intégrer Berliet était une chance, explique Patrice André. Pour mon père, technicien dans une usine, et ma mère, couturière, il leur était impossible de me payer des études. J’ai grandi dans le village isérois de Satolas-et-Bonce, à une trentaine de kilomètres de l’usine Berliet de Saint-Priest. Près de la moitié des 600 habitants de l’époque travaillaient pour le constructeur de camions, où les salaires étaient bien meilleurs qu’ailleurs. Alors je me souviens m’être présenté à la Porte B, sur le site de Saint-Priest, au bureau d’embauches. Chaque jour, une centaine de personnes venaient chercher du travail.

J’ai été embauché comme ouvrier en CDI. J’avais déjà eu une première expérience dans une autre usine, payée 780 francs par mois. Chez Berliet, mon salaire a bondi, à 1400 francs ! Sans compter les avantages comme celui des ramassages en car organisés par l’entreprise pour rejoindre l’usine le matin. Par la suite, intéressé par la technique, j’ai suivi des formations internes : le CAP et BP de “ promotion sociale ”. Des diplômes d’état organisés par Berliet.

Petit à petit, j’ai pu gravir les échelons : technicien d’atelier, technicien méthode, puis dessinateur en bureau d’études, responsable d’un bureau d’études de 14 personnes, et technico-commercial. Berliet, c’est l’entreprise qui m’a permis d’évoluer : désormais expert technique, je conseille les clients de la marque afin de résoudre leurs problèmes techniques. Une fierté pour moi qui suis entré sans diplôme, au bas de l’échelle. »

Recueillis par Yann Foray

Yann Foray

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