Lyon Quelle solution pour les demandeurs d’asile albanais ?

150 personnes qui squattaient l’esplanade Mandela (Lyon 3 e) ont été évacuées le 25 août.  Photo Jean-Christophe MORERA
150 personnes qui squattaient l’esplanade Mandela (Lyon 3 e) ont été évacuées le 25 août. Photo Jean-Christophe MORERA

C’est un groupe d’environ 150 personnes qui erre dans les rues de Lyon depuis un an. Des Albanais en grande majorité, quelques Kosovars. Ils sont régulièrement évacués des parcs et jardins qu’ils occupent, mais ils ne sont jamais arrêtés, ni reconduits à la frontière. Car ils sont tous demandeurs d’asile en situation régulière. Explications.

D’un côté, des associations et des collectifs leur viennent en aide. De l’autre, des riverains des camps successifs réclament leur départ. Et au milieu les pouvoirs publics qui tentent de gérer. Voilà typiquement le genre d’affaire où personne n’a raison et personne n’a tort. Les migrants sont dans la légalité jusqu’à la fin de la procédure, mais le droit français, la politique européenne et l’humanisme à la lyonnaise n’ont pas les mêmes logiques.

L’an dernier, la Métropole de Lyon (en fait quasiment exclusivement sa ville centre) a accueilli 1 338 demandeurs d’asile originaires d’Albanie (602 en 2015). Sur les sept premiers mois de 2017, ils ont déjà été 1 118 à avoir déposé un dossier au Guichet unique d’accueil de demandeurs d’asile (Guda). Ce phénomène s’amplifie en France depuis quelques années, mais ce sont les villes de Lyon, Metz et Bordeaux qui sont particulièrement confrontées à cet afflux de migrants albanais et des Balkans.

Des délais de 6 à 9 mois

Ils sont plus nombreux que les Soudanais, les Syriens et les Afghans, qui fuient des zones de conflits. « Les Albanais représentent environ 30 % des demandeurs d’asile à Lyon. On n’a pas vraiment d’explication pour cette recrudescence. Le ministre de l’Intérieur a rencontré son homologue albanais et se rendra prochainement sur place pour demander un travail plus efficace de contrôle aux frontières », explique Xavier Inglebert, préfet délégué à l’Égalité des chances.

Pour les associations, il y a bien une raison : « L’Allemagne refuse quasiment tous les dossiers car le droit européen considère que l’Albanie est un pays sûr. Ils tentent donc de venir en France », explique Charlotte (prénom “collectif” des porte-parole d’Agir migrants Lyon). « Mais on note que l’Allemagne accueille mieux les migrants que la France, même s’ils n’ont pas de dossier à la fin ».

C’est aussi que les Allemands ont réduit drastiquement les délais pour étudier les dossiers. Votre pays est sûr ? Merci, au revoir…

En France, 12 à 14 % des Albanais obtiennent l’asile. Et les délais sont nettement plus longs. Le Guda complète les dossiers et les transmet à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) qui les instruit. Le temps d’étudier les pièces, de les vérifier, de recouper les déclarations… On arrive à un délai moyen d’environ six mois. Auquel s’ajoute presque systématiquement un recours en appel auprès de la Cour nationale du droit d’asile. Encore trois mois.

Réviser les dispositifs ?

« La France a une démarche universaliste. Tous les demandeurs d’asile suivent le même chemin administratif. Faut-il réviser nos dispositifs ? Le président Macron a annoncé sa volonté d’une loi de refondation de la politique d’asile durant le premier semestre 2018 », note le préfet Inglebert. Qui estime que les demandeurs d’asile ne sont pas abandonnés : « Ils ont un titre de séjour, mais pas le droit de travailler. Ils ont droit à un hébergement et à une aide. Cela représente 5,40 € par jour pour une personne seule si elle est hébergée et 12,20 € si elle ne l’est pas ».

Mais alors pourquoi certains ne sont pas hébergés ? « Les droits des demandeurs d’asile ne sont pas respectés », affirme Charlotte d’Agir migrants Lyon. « Lors de la dernière expulsion de l’esplanade Mandela, 40 personnes, des familles avec enfants, ont été logées à l’hôtel. Lundi dernier, elles sont retournées à la rue ».

2 400 places d’hébergement dans le Rhône

La Préfecture reconnaît qu’il n’y a pas de place pour tout le monde, car les centres d’hébergements sont saturés. Mais pour Xavier Inglebert, ses services sont pourtant très volontaires : « En Auvergne Rhône-Alpes, nous avons monté le dispositif national d’accueil à 11 408 places. Il y en a 2 400 dans le Rhône. Ces chiffres ont augmenté respectivement de 25 et 30 % en deux ans. Mais le nombre d’arrivants en hausse sature ces hébergements. Nous donnons la priorité aux familles avec enfants ».

Pour les associations comme le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) qui a mené plusieurs actions en justice, ça ne suffit pas. Cela n’a pas empêché le tribunal administratif d’aller chaque fois dans le sens de l’État : les évacuations ont été ordonnées. « Le tribunal administratif a épousé à chaque fois la position de l’État. Nous avons une obligation de moyens, pas de résultats. Or, nous avons accru le nombre de places », poursuit le préfet délégué à l’Égalité des chances.

Des dispositifs d’aide au retour ont été mis en place depuis fin 2016. 280 départs volontaires ont déjà eu lieu (avec une aide financière), dont 205 adultes et 62 % d’Albanais. Au niveau national, 8 000 nouvelles places d’hébergement sont annoncées pour l’année prochaine : 10 à 15 % seront pour le Rhône. Mais cela ne suffira pas.

Les associations continuent de demander des solutions pour les demandeurs d’asile (1) et cherchent des terrains disponibles pour accueillir ces personnes. L’errance des Albanais dans le centre de Lyon n’est pas près de s’arrêter.

(1) Une manifestation du collectif Agir Migrants Lyon est prévue ce lundi à 19 heures devant l’Hôtel de la Métropole (Lyon 3e ), durant le conseil communautaire.

Une année d’errance de parc en parc

Depuis l’été 2016, un groupe de demandeurs d’asile albanais s’est formé et erre à Lyon, de parc en parc, entre deux évacuations. Il occupe essentiellement des espaces verts du 3e arrondissement. Mais ce groupe n’est pas le même depuis le début, des familles partent, d’autres arrivent. Il s’est pourtant stabilisé depuis quelque temps à environ 150 personnes.

Depuis un an, ils se sont installés dans les parcs Bazin, Jugan et du Sacré-Cœur, et par deux fois sur l’esplanade Mandela, en mars dernier et depuis cet été. Ils ont même brièvement occupé la mairie du 3e , le 23 mars pour réclamer des hébergements. Ils avaient pu bénéficier de l’ouverture des gymnases pendant les périodes d’activation du plan Grand Froid l’hiver dernier.

À chaque fois, la justice a demandé l’évacuation de leur camp (la dernière date du 25 août).

J.-C. M.

Morgan Bescou, avocat spécialisé dans le droit d’asile / Photo Muriel FLORIN
Morgan Bescou, avocat spécialisé dans le droit d’asile / Photo Muriel FLORIN

« Le droit des étrangers est devenu plus politique »

Selon la loi, comment doivent être accueillis les demandeurs d’asile ?

Ils doivent être accompagnés dans leurs démarches afin de rendre effectifs leurs droits sociaux. Ils doivent être hébergés. Ils ont aussi droit à une aide financière, l’Aide aux demandeurs d’asile (ADA). Depuis la dernière évolution de la loi, en juillet 2015, il y a une évaluation de leurs besoins et de leur vulnérabilité. Les fragilités physiques, psychiques, la composition familiale établissent des priorités pour traiter les demandes.

Cela signifie que la loi ne s’applique pas de la même façon pour tous ?

Le droit à l’hébergement est inaliénable mais il se heurte au principe de réalité ou plutôt au principe de volonté politique. Selon les gouvernements, les moyens sont plus ou moins mis en place. En pratique, les aléas sont importants. Ils dépendent de l’attention portée par l’État à ces situations. Aujourd’hui, un homme célibataire sera tout en bas de la liste. Or, le droit à l’hébergement conditionne l’accompagnement du demandeur d’asile.

Comment considérez-vous la situation sur Lyon ?

Il s’agit du second pôle d’accueil après Paris. Même si des moyens sont mis en place, on a toujours un train de retard. Surtout, et cela n’est pas propre à Lyon, le droit des étrangers est de moins en moins juridique et de plus en plus politique. Autrement dit, on restreint de plus en plus les régularisations alors que les textes n’ont pas changé.

Réactions

« Il faut réduire les délais d’instruction », Georges Képénékian,maire de Lyon

« Nous nous sommes parlé avec la Métropole, mais il n’y a pas de solution idéale. Nous appliquons une surveillance dynamique des parcs car ça ne sert à rien d’évacuer un lieu pour que le camp aille s’installer ailleurs. On laisse l’eau, les toilettes. Les services sociaux de la Ville apportent leur aide. Mais il faudrait 2 000 places d’hébergement en plus dans l’agglomération et ça, c’est de la responsabilité de l’État. Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? On en a parlé avec le ministre de l’Intérieur. Actuellement, les Albanais n’ont pas besoin de visa. S’ils ne mettent pas de l’ordre chez eux, peut-être qu’il faudra rétablir les visas pour éviter ce flux continu. Il faut aussi réduire les délais d’instruction à six mois maximum. Avec la Métropole, nous voulons trouver des solutions durables, qui concernent plus de communes de l’agglomération. Nous voulons réunir les associations pour penser ensemble un train de mesures. Concernant la scolarisation, c’est une obligation que nous respectons. 80 à 120 enfants – cela fluctue — sont accueillis dans nos écoles. Lyon est une ville d’accueil, j’en suis un témoin de la génération d’après. À l’époque, il y avait déjà des camps… Il faudra trouver des solutions meilleures ».

« Je comprends qu’on veuille aider », David Kimelfeld,président de la Métropole

« On a depuis longtemps des migrants, dont des mineurs isolés, dans l’agglomération et leur nombre augmente. Il faut très vite que nous nous mettions autour d’une table pour imaginer des solutions. Mais on ne peut pas laisser l’espace public ou privé occupé de façon illégale. Après, je comprends tout à fait, à titre individuel, qu’on veuille aider. Nos services prennent en compte les personnes les plus fragiles. Nous avons renforcé les équipes des Maisons de la Métropole pour accueillir les mineurs : on est passé de 400 à 900 jeunes migrants qui passent la porte. Mais nous avons peu de solution : sur les 80 places de l’Idef [Institut départemental de l’enfance et de la famille, ND LR], un tiers est déjà occupé par des migrants. Je pense qu’il faut faire preuve de pragmatisme. Une des pistes est de muscler les solutions en amont. Là aussi, il y a du travail à faire entre les États ».

Jean-Christophe Morera

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